Rencontre avec Bouli Lanners et Fabrice Adde à l’occasion de la sortie d’« Eldorado »

1=Eldorado, Fabrice Adde 3=un road-movie en culottes courtes dans le chef de Bouli Lanners 2= Fabrice Adde et Bouli Lanners photo 4 5= L Ardenne, c est mon Amerique a moi , confie Bouli Lanners

Il est bientôt midi ce mercredi 28 mai. Rendez-vous nous a été donné dans un hôtel bruxellois avec Bouli Lanners, réalisateur d’« Eldorado » et son complice à l’écran, Fabrice Adde. Leur film a été sélectionné à la Quinzaine des Réalisateurs cannoise, à l’issue de laquelle il a remporté pas moins de 3 prix. Il sort le mercredi 4 juin. Qu’on se le dise ! Rencontres…

Entretien avec Fabrice Adde

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Fabrice Adde : Je viens de Normandie. Je suis un fils de paysans. Au départ, je ne voulais pas être acteur parce que chez moi, on avait un rapport à la culture qui était plus proche de l’agriculture que de la culture. Vers 17-18 ans, j’avais une personnalité proche du néant. J’avais fait techniques de commercialisation, comme mon voisin. Ca ne me plaisait pas. Du coup, j’ai arrêté. J’ai été travailler à l’usine pendant un an. J’ai fait des petits boulots dans la boulangerie et la pêche, j’ai vendu des journaux dans des campings… Et comme j’avais quand même mon bac, j’ai tenté une formation en Arts du spectacle. Ca ne me plaisait pas non plus parce que ça consistait à être assis à écrire des trucs. Comme je faisais rire mes copains, je me suis alors dit que j’allais essayer de faire du théâtre. Je suis rentré dans une école à Caen pendant 2 ans et demi et j’ai eu le sentiment d’avoir trouvé ma voie. Une fois que j’ai eu fini cette école, je ne me sentais pas prêt à entrer dans le milieu professionnel. Je voulais tenter l’INSAS mais j’ai raté. J’ai appris une semaine après qu’il y avait un concours pour une super école à Liège. Je suis parti à la road-movie vers le conservatoire de Liège (il rit) où j’ai été pris pour quatre ans. J’ai vraiment envisagé l’école comme une structure de liberté pour pouvoir faire les choses. C’est à l’issue du conservatoire, en rentrant d’une pièce à Paris, que j’ai rencontré Philippe Grand’Henri dans le train, qui m’a dit que j’aurais peut-être bien la tête pour jouer le personnage d’Elie. J’étais très fatigué ce jour-là, fatigue sur laquelle j’ai joué par après.

1=« Eldorado » signe la première apparition à l’écran de Fabrice Adde © Nicolas Bomal

- Quelques mots sur la direction d’acteurs de Bouli Lanners ?

F. A. : J’ai d’abord réalisé un travail autonome, en m’appuyant sur l’audition. Il s’agissait d’un travail dans la bouche qui est assez lourd, pour travailler sur la fatigue. J’apportais quelque chose au départ puis avec Bouli, on a commencé à répéter les scènes 3 semaines avant le début du tournage. On s’est posé la question de savoir si on réécrivait quelque chose pour les 2/3 du film. Puis pour le 1/3 restant du film, on écrivait le matin et on tournait l’après-midi. Concernant sa direction d’acteurs, il m’a choisit donc j’estime qu’il me fait confiance. Après, moi je lui proposais des choses, plus dur, plus doux, selon les répliques… Le maximum qu’on ait fait, c’est 7 prises, ce qui est vraiment très peu. Étant donné que l’on répétait la veille, je connaissais mon texte jusqu’à l’oublier. Ma nièce peut apprendre un texte par coeur. Le plus dur, c’est d’oublier son texte, d’être dans la situation avec l’autre. Et puis après, c’était des questions de curseur. Bouli me demandait ce que je pensait de la prise puis me proposait d’essayer une plus doux par exemple. Je ne tenais jamais à bafouiller. Je n’aurais pas pu le supporter. Pour les champs-contre- champs par exemple, je restais avec lui. Il faut savoir que certains se cassent dans ce cas-là ! D’ailleurs, je crois que cette présence se ressent dans le film. Je l’aidais, on s’aidait. C’est quelqu’un qui a besoin de détente aussi donc je déconnais avec lui. Plus c’est détendu et récréatif, plus le moment où l’on filme sera créatif.

2=Fabrice Adde et Bouli Lanners forment à l’écran un couple aussi drôle que touchant © Nicolas Bomal

- Comment avez-vous abordé le rôle d’Elie ?

F. A. : J’ai fait un travail sur l’enfance, sur la mauvaise foi aussi. J’ai relu « Essai sur la fatigue », de Peter Handke. J’ai vu « Macadam Cowboy » et « Panique à Needle Park » pour voir différents types de road-movies. Analyser le personnage joué par Harry Dean Stanton, dans « Paris Texas », qui a aussi une casquette rouge, qui est grand également et qui marche dans le désert m’a aidé aussi. Mais à un moment donné, on dit: « Moteur, action, ça tourne », tu oublies tout ça mais c’est là malgré tout.

- Dans « Eldorado », vous apparaissez pour la première fois à l’écran. Qu’est-ce que ça fait de se voir sur un écran gigantesque à Cannes, centre du monde l’espace de quelques jours ?

F. A. : Je m’y attendais un peu parce que c’est un film énorme. C’est comme quand tu plantes des patates, à un moment donné, tu te dis que tu vas pouvoir récolter et manger des frites. Ca flatte le narcissisme, ça flatte un peu l’ego. Ce à quoi je ne m’attendais pas, c’est l’impact, l’ovation. C’est comme une sorte d’accomplissement parce que au fond, qu’est-ce que je fous là moi ? Je ne suis pas le fils de machin… Je suis le fils de Louis Adde, je suis le fils de rien. (sic) Je ne suis pas un enfant de la balle. J’ai le sentiment de porter la parole de déshérités. D’un coup, je suis là. Donc c’est possible, sans Star Ac, etc. À la limite, ça me flatte que quelqu’un qui soit de la contre-culture, du milieu underground, soit là à Cannes, pour quelques jours le centre du monde. Moi, j’ai rien à faire ici. Je n’oublierai pas que la veille de la présentation du film en projection, les gens ne me servaient pas à boire, m’empêchaient de rentrer dans les soirées, même si j’avais une accréditation ! Je ne sais pas, c’est ma gueule ou quelque chose… Je n’ai pas le physique de l’emploi. Je ne connais pas encore bien les codes et tout ça. Ca, c’est un peu d’esbroufe mais il ne faut pas être dupe. Cannes n’est pas le centre du monde. Je veux juste faire mon métier.

- Avez-vous des projets au cinéma ?

F. A. : Je n’ai pas de plan de carrière. J’aimerais bien continuer. Je vais jouer un éclusier dans un court métrage de Nicolas Boucart, qui va sans doute être produit par Versus (NdA : la boîte de production liégeoise de Jacques-Henri Bronckart, producteur de tous les films de Bouli Lanners). C’est l’histoire d’un mec qui est une allégorie du désespoir. Il pleut toujours sur lui, il a constamment un petit nuage au-dessus de lui. J’adore ça car c’est transcendant. Je vais jouer ça en novembre normalement, en Picardie. Et puis en théâtre, j’ai un super projet au National, à Bruxelles, Je vais jouer du 19 février au 7 mars prochains un texte qui s’appelle « Jeunesse blessée » de Falk Richter. On va travailler en Allemagne dix jours, puis au National et puis ce sera au Festival de Liège. J’ai un rôle magnifique. Je suis un jeune acteur mais j’ai quand même déjà bien essuyé les planches. Je fais mon travail comme vous faites le vôtre. Je ne sais faire que ça. Très humblement, c’est ce que je fais de mieux.

- Quels conseils donneriez-vous à un jeune désireux de se lancer dans l’aventure ?

F. A. : Déconner, ne pas se prendre au sérieux. Se poser aussi la question du désir. Est-ce qu’il a réellement envie d’être là, de faire ce métier ou est-ce qu’il a juste envie de se montrer ? Il faut travailler. C’est un métier où il faut se connaître soi-même, lire, voir des films mais en même temps, pas trop. Rester en contact avec le réel. Ne pas juger les gens. Être sensible, recevoir, ne jamais être dans le conflit pour exister, être dans le grand oui. Ne prenez pas de manager, ne faites pas de casting, faites une formation, faites du théâtre dans votre cave. (il rit)

Entretien avec Bouli Lanners

- Comment définiriez-vous « Eldorado » ?

Bouli Lanners : Pour moi, c’est un road-movie de résistance, dans le pure genre road-movie avec tout ce que peut porter un road-movie au niveau cinématographique, c'est-à-dire au niveau de la lumière, du cadre, de l’imagerie, de la musique, etc. Donc on est vraiment dans un film de genre avec deux personnages décalés, comme souvent dans les road-movies. C’est un film de résistance parce qu’il parle d’une rencontre et aujourd’hui, rencontrer quelqu’un, c’est un acte de résistance dans une société où tout le monde a peur.

3=« Eldorado », c’est aussi un road-movie en culottes courtes dans le chef de Bouli Lanners © Nicolas Bomal

- Le film commence par une accroche assez atypique sur Dieu et son fils unique notre seigneur Jésus-Christ. Tout de suite, le ton est donné. Quelques mots sur cette scène ?

B. L. : Cette scène n’était pas du tout écrite. On tournait une scène à l’extérieur du garage de Nahon (NdA : Philippe Nahon, un des acteurs hauts en couleurs du film). Et à un moment donné, ce gars était là. On ne sait d’où il est venu donc c’est peut-être vraiment le Christ parce qu’il est arrivé comme ça, du ciel. Certains disent l’avoir vu sur l’autoroute faisant du stop le matin. Il a passé la journée avec nous. Il avait la bible des bikers et il parlait, il parlait… Personnellement, j’adore ce genre de personnages évidemment. Si ça ne tenait qu’à moi, j’arrêterais le tournage et je partirais avec lui. Mais il fallait que je continue mon tournage. (il rit) Il est resté bouffer avec nous puis je lui ai proposé de le filmer. C’est là qu’il a sorti cette phrase et je me suis dit que c’était magnifique, que c’était le film. Donc il nous a résumé le film ! Après, on lui a fait un contrat, on l’a payé, on l’a déposé à la gare à Saint Trond et il a pris un ticket en première classe et il est parti à la mer. Magnifique ! Pour moi, c’était le Christ.

- Il est parti pour son Eldorado…

B. L. : Pour son Eldorado à lui oui ! En première classe. J’ai trouvé ça super !

- Est-ce une rencontre semblable qui vous a vu choisir la personne qui joue le rôle du toxicomane qui vient frapper à votre vitre à la fin du film ?

B. L. : J’avais écrit une scène sur ce parking. Je voulais qu’on puisse oublier assez vite qu’Elie s’en va pour qu’on passe à autre chose. Donc très vite, il fallait un personnage qui vienne frapper à la fenêtre. Non, en fait lui, on l’a cherché. En réalité, c’est un ancien toxicomane qui fait du théâtre et qui s’en est sorti. Il a eu le courage de réendosser cet uniforme-là et donc il joue vraiment. Il n’est pas du tout comme ça. Il est parfait dans le rôle. Il s’appelle Jean-Luc Meekers. Pour lui, c’était extrêmement émouvant de rejouer ça et d’être accueilli après par le public donc j’étais super content de travailler avec lui. J’aime bien mélanger des comédiens totalement inattendus comme ça dans des castings, ce qui donne quand même une force aux personnages du film.

- Dans votre premier long métrage, « Ultranova », vous n’étiez pas présent devant la caméra. Comment avez-vous vécu cette expérience qui vous a vu passer des deux côtés de celle-ci pour la première fois ? Vous étiez certes présent dans « Travellinckx », mais c’était en voix off…

B. L. : Pour « Travellinckx » en fait, je n’avais pas le choix : il n’y avait personne d’autre parce qu’on était 5 quand on a fait le film. Donc j’étais le seul qui pouvait encore parler. (il rigole) Je ne voulais pas jouer dedans au début, c’est mon producteur qui a insisté. J’avais très peur de le faire et puis d’avoir très peur, au moins ça m’a permis d’extrêmement bien préparer la chose, de scinder l’équipe en 2, de répéter vraiment pendant plusieurs semaines avec Fabrice et avec mon épouse, Elisabeth Ancion, qui est metteur en scène au théâtre, qui nous donnait des retours sur le jeu tandis que pour la mise en scène, j’avais les retours du chef-opérateur, de Jean-Paul (NdA : Jean-Paul de Zaeytijd, le directeur de la photographie), de Kathy – mon assistante. Mais une fois qu’on a commencé le tournage, finalement ça a été beaucoup plus simple que je ne le croyais parce que j’avais une équipe magnifique qui m’entourait, où je me sentais totalement en sécurité. Je ne me sentais jamais en porte-à-faux parce qu’on avait bien répété. La seule chose, c’est que c’était fatigant parce qu’il n’y avait jamais un moment où je pouvais me reposer, quand le metteur en scène peut se reposer, il fallait que je répète avec Fabrice. Quand le comédien peut se reposer, il fallait que je sois présent sur le plateau en tant que metteur en scène… Humainement, ça a été un tournage exceptionnel. Ca a été plein de bonheur pour tout le monde. Ca ne joue pas du tout sur la qualité du film mais on prend parfois énormément de bonheur à faire un film et celui-ci s’est fait avec une absence totale de souffrance.

- Nous aimerions en savoir plus sur l’« état concours »… Votre voiture est-elle état concours par exemple ?

B. L. : (Il rit) J’avais l’impression que non mais apparemment, le film est état concours. C’est le seul truc que j’aie jamais eu qui soit état concours. J’ai des vieilles bagnoles mais elles ne sont pas du tout état concours, loin de là.

Et si on travaille un peu les tapis ?

B. L. : Oui, j’ai une 504 qui pourrait l’être mais… Et puis j’ai une autre 504 pick-up qui l’est pas du tout du tout. J’ai un petit bateau qui n’est pas du tout état concours et ma péniche n’est pas état concours elle non plus. Vous pouvez demander à ma mère, j’ai rarement eu des choses qui étaient état concours. C’est peut-être aussi un peu mon Eldorado à moi ça, l’état concours…

4=Une des nombreuses scènes « état concours » du film © Nicolas Bomal

- La bande originale du film m’a fait penser au travail de Robert Rodriguez pour le « Kill Bill » de Tarantino… Une BO du film sortira-t-elle ?

B. L. : Non, il n’y aura pas de BO. Il y a le morceau d’An Pierle qui est sorti avec le clip. Il était prévu de faire une BO mais apparemment, il n’y a pas assez de morceaux pour faire un album complet. C’est un petit regret parce que beaucoup de gens la demandent. Peut-être qu’on sortira un truc hors-commerce. Tarantino et moi, on doit écouter un peu les mêmes trucs. J’écoute énormément de musique, comme Tarantino, et je pense qu’on écoute de choses en commun. J’ai pu remettre aussi des vieux morceaux à moi que Tarantino ne connaît pas, notamment les Milk-Shakes, qui commencent le film, que j’écoutais quand j’avais 20-21 ans et qui sont pour moi des groupes cultes. Je suis super content d’avoir retrouvé les propriétaires des droits etc. C’est assez gai de retrouver des morceaux qu’on écoutait quand on était jeunes et de pouvoir tout à coup dire : « Est-ce que je peux vous l’acheter pour le mettre dans mon film ? » et rencontrer la personne qui a composé les morceaux. Ca, c’est des vieux rêves d’ado. J’avais fait un petit CD pour l’équipe avec une trentaine de morceaux, qui pouvaient être des morceaux potentiels du film. Et sur cette base-là, un ami qui travaille en musique m’a présenté Renaud Mayeur, qui est le chanteur et le guitariste des Anges, et qui faisait des petits riffs de guitare, sans savoir que c’était des musiques de films. Donc c’est comme ça qu’on a travaillé ensemble. Il m’a fait 30 petits morceaux en 15 jours. On avait très vite la musique du film. An Pierle m’a fait ce magnifique morceau de fin. Stefan Liberski, en écoutant tout ça, m’a fait un petit morceau à la guitare, alors que je n’avais rien demandé. Pour moi, une bande son, c’est super important. Donc elle est là depuis le début et porte déjà l’écriture. Il ne faut pas coller le truc après, sinon ça ne fonctionne pas.

- Jacques-Henri Bronckart et sa société liégeoise Versus Productions vous ont fait confiance dès que vous avez effectué vos premiers pas derrière la caméra. Comment définiriez-vous la relation qui vous unit ?

B. L. : C’est un vrai couple, un vrai couple réalisateur-producteur. Je pense que la relation réalisateur-producteur, c’est l’essentiel, c’est la base d’un film. C’est le créatif et le commercial mais c’est un commercial qui a aussi l’instinct, qui a le nez fin. Jacques-Henri Bronckart, contrairement à pas mal de producteurs, est un producteur cinéphile. Il continue à aller voir un film tous les jours. Il va voir tout ce qui sort. C’est vraiment quelqu’un qui aime le cinéma. Il n’est pas que dans les chiffres, il a le nez. Il a ce truc de chef d’entreprise, de meneur d’hommes. Il n’y a jamais de blocage sur l’artistique, j’ai une liberté totale, ce que tous les réalisateurs n’ont pas. On discute toujours de tout et il me fait une totale confiance comme je lui fais confiance en production. Le débat est ouvert. Je sais exactement combien coûte le film. Je me bats un peu pour les salaires. Il accepte la chose. Je voulais que les gens soient payés correctement, aux barèmes qui étaient tout à fait normaux, contrairement à d’autres productions et Jacques-Henri me suit là-dedans. Nous sommes un vieux couple : ça fait 10 ans qu’on travaille ensemble donc on a eu nos crises, on est passé au-dessus de nos crises. Et là maintenant, on est dans une relation où les choses ne sont plus de l’ordre de la passion mais du respect mutuel. Et on sait qu’on travaillera encore ensemble parce qu’il y a ce respect-là et on se connaît très bien. J’ai d’ailleurs signé avec Jacques-Henri pour mes deux prochains projets.

- Si toutes les scènes ont été tournées en Belgique, on se croirait parfois sur le continent américain tant les paysages filmés révèlent parfois une nature aussi belle que sauvage. Que vous évoquent les Ardennes ?

Je suis ardennais, mes parents sont ardennais… Je passais toujours par des petits villages comme Sibret, Chenogne, Senonchamps, etc. J’ai toujours fait cette route entre La Calamine dans les cantons de l’est parce que mes parents avaient émigré là. Nous prenions toujours cette route parce qu’il n’y avait pas d’autoroute à l’époque. Pour moi, c’est cette Ardenne-là qui a toujours été un peu l’Amérique. Mes parents ont vécu l’offensive Von Rundstedt. Leurs villages étaient sur la ligne de front. Ils ont été bombardés. Leur ferme a été brûlée. Ma mère a vécu dans des baraquements construits après la guerre pendant 7 ans. Donc il y a ce côté un peu américain que mon père a vécu et qui était encensé quand on était petits. Pour moi, les Ardennes, c’est un peu l’Amérique. Quitter La Calamine, aller vers les Ardennes, c’était aller en Amérique, à dimension d’un petit garçon évidemment.

5=« L’Ardenne, c’est mon Amérique à moi » confie Bouli Lanners © Nicolas Bomal

- « Travellinckx » est d’ailleurs un peu autobiographique…

À fond ! Quand on passait à Houffalize et qu’il y avait des impacts de balle dans une maison, mon père disait : « là, c’est des trous de balles. » Et il y avait vraiment ces impacts de balles à Houffalize. Je connais tous les monuments militaires de la région. Le premier cinéma où j’ai été, c’était à Bastogne. On allait au Patton. J’ai été complètement bercé par tout ce truc post-américain. Je connais tous les généraux allemands… Mon western, c’était ça. L’Ardenne des hauts plateaux du côté de Bastogne, ce n’est pas l’Ardenne des forêts. Le vent souffle, il fait très froid en hiver. C’est l’Arizona, c’est mon Amérique à moi.

- Pouvez-vous nous parler d’un des acteurs qui apparaît dans votre film, Jean-Jacques Rausin, comédien fétiche de Xavier Seron, que vous avez je crois chargé de réaliser le making-of du film…

B. L. : J’avais vu les courts métrages de Xavier et j’avais adoré. Jacques-Henri aimait bien aussi. J’avais vu « Rien d’insoluble » et celui qu’il avait fait avant, « Je me tue à le dire ». J’aimais bien ce qu’il faisait. Je déteste les making-of classiques. Je voulais un truc un peu particulier et j’ai proposé Xavier à Jack, mon producteur, qui m’a donné son aval. Il est venu avec l’idée d’un comédien qui hantait le plateau, à savoir Jean-Jacques Rausin, parce qu’ils travaillent toujours ensemble. Dans le making-of, il joue un mec qui essaie d’être comédien sur le film et qui se fait mettre à la porte de partout. Et à la fin, je me suis dit qu’il devait avoir un vrai rôle dans le film. Je l’ai donc mis comme gars avec le quad. Et il est super ! C’est un bon comédien et il donne tout d’un coup une dimension à ce couple avec Renaud Rutten. J’adore ces personnages borderline. Il jouait tellement fort qu’à un moment donné son oeil était devenu tout rouge. C’était très bizarre. Il était tellement dans le personnage qu’on croyait qu’il s’était fait piquer. Il avait les deux yeux tout rouges tellement il était imprégné par son personnage. On lui a dit d’y aller mollo, faute de quoi il allait nous faire une rupture d’anévrisme. (il rit)

Bons films !

Jean-Phi
jeanphi111@yahoo.com