Mais qu'est-ce qu'elle a, ma tête?

Mais qu est ce qu elle a, ma tete?

En 1960, le Congo a pris son indépendance, mais en ont découlé des années de guerres intestines, des longues périodes d'insécurité, car entre autres, la province du Katanga avait pris les armes car elle voulait elle aussi devenir indépendante, et se détacher du Congo.

Nous étions revenus en congé en Belgique, et à la fin de celui-ci, papa a été informé par l'entreprise dans laquelle il travaillait, que s'il ne retournait pas à Jadotville pour y reprendre son emploi, il serait licencié pour motif d'"abandon de l'outil de travail". On lui signalait aussi que la province étant en guerre, il lui était interdit d'embarquer avec lui sa femme et ses enfants.

Jamais papa n'avait envisagé de quitter l'Afrique, ce continent qui l'avait envoûté, et il comptait bien y retourner, certain que ce que l'on appelait "les troubles" se termineraient bien un jour…

Laisser en Europe femme et enfants… Ce principe s'était mis en travers de la gorge de mes parents, qui formaient un couple très fusionnel. Maman, qui mine de rien avait un caractère pas piqué des hannetons, et ne se laissait pas marcher sur les pieds, voulait garder près d'elle son mari et ses enfants. Elle décida donc d'aller à Bruxelles, au siège de l'Union Minière, pour dire aux patrons qu'il était hors de question que la société déchire sa famille, et que nous repartirions tous. Il paraît que les discussions y furent fort animées, et les patrons finirent par l'autoriser de repartir avec son mari, mais qu'il leur était interdit – et là, sans négociation possible – d'emmener avec eux leurs enfants.

Quel déchirement, que d'envisager de laisser les enfants au pensionnat, et repartir là-bas seuls! Mon frère et moi avons alors été inscrits dans des pensionnats différents, car en Belgique c'était encore globalement l'époque de la ségrégation filles et garçons… Si pour mon frère cela n'a pas posé de problème car il avait six ans, pour me placer, ce fut une autre paire de manches: mes cinq ans m'interdisaient ces établissements. Mais qui veut… Je fus inscrite et intégrai un établissement de Verviers.

C'était un univers bizarre, que ce gros bâtiment qui abritait les salles de classe, le grand réfectoire dont les murs amplifiaient le moindre son, le dortoir dans lequel chacune avait sa "chambrette", et surtout cette cour de récré bétonnée et entourée de hauts murs… Impression d'univers carcéral, pour une gamine qui dès ses trois ans, et malgré les "ordres" de sa mère, s'échappait du jardin familial pour aller en brousse! (Tu te souviens maman, de la photo que tu m'as montrée, sur laquelle on voit une petite gamine s'apprêtant à passer par le trou de la haie de la maison d'en face, dont elle traversait le jardin pour passer l'autre haie et se retrouver en brousse? Cette photo sous laquelle tu avais écrit "J'ai la preuve!"… Je n'en avais aucun souvenir, de ces escapades.)

Le bon côté des choses, c'est qu'étant la plus jeune des pensionnaires, les "grandes" qui étaient en humanités et en régendat ont porté sur moi leur instinct maternel, et m'entouraient et me choyaient!

Un jour, l'une d'elles me demanda si j'étais une Chinoise adoptée, ou si j'étais mongole…
Je ne comprenais rien à ce qu'elle racontait, et elle m'expliqua que je ne devais pas être belge, car mon faciès asiatique démentait être la fille de mes parents, ou bien alors, j'étais mongole. S'établirent alors chez les grandes deux groupes: l'un était persuadé que j'étais adoptée, et l'autre était certain que j'étais mongole.

Le weekend, j'allais chez mes grands-parents, et en profitai pour leur poser la question. J'étais adoptée, ou j'étais mongole?
Et mon grand-père m'expliqua, en me montrant des photos prises peu après ma naissance, sur lesquelles figuraient autour de moi, mes parents et mon frère, que j'étais bien la fille de mes parents.

Quant à être mongole, il n'en était pas question, car les Mongols avaient la malchance d'avoir dans le cerveau, un ou l'autre boulon mal serré, ou carrément un boulon en moins, ce qui n'était certainement pas mon cas... même si j'en avais un peu l'apparence. Hé oui, à l'époque l'on qualifiait les trisomiques de Mongols, car la plupart avaient une grosse tête et un faciès "asiatique", d'où le surnom qui leur était donné.

Ou bien encore, me dit-il, nous venons d'Allemagne, et peut-être de bien plus loin dans le nord, de ces steppes habitées par les Mongols, peuplade impressionnante aux traits asiatiques qui chevauchait des montures quasi sauvages, et était dirigée par le grand empereur Gengis Khan. Oui, me dit-il, si tu es d'allure mongole, c'est peut-être parce que tu es une descendante de Gengis Khan.

C'est alors que je me suis comparée aux autres, et ai compris leurs interrogations: j'avais effectivement une grosse tête, et des yeux en amande! C'était tellement flagrant qu'il m'était impossible d'en vouloir aux personnes qui avaient semé le doute dans ma tête. Cette différence ne me perturba pas, mais alors là, pas du tout… bien au contraire, cela m'arrangeait, car je n'avais pas envie de ressembler aux autres.

De retour au pensionnat, j'expliquai aux grandes ce que m'avait dit mon grand-père.
Si elles abandonnèrent l'idée du mongolisme, partant que si je l'étais, je ne pourrais pas fréquenter cette école, elles insistèrent sur le principe de l'adoption, me disant que la plupart du temps, pour ne pas les attrister, les parents cachaient aux enfants leur adoption, et que les photos ne voulaient rien dire, j'avais certainement été adoptée à ma naissance.

J'étais dans le grand questionnement: il y avait d'un côté mes parents qui me disaient être leur fille, et de l'autre, les grandes qui prétendaient que c'était faux. J'avais tendance à croire maman, car elle m'avait expliqué que Saint-Nicolas ne venait pas déposer des cadeaux pour les enfants, qu'il avait existé, et que c'était en sa mémoire que les enfants étaient fêtés. Par contre, comment vraiment croire papa, qui nous racontait que les spaghettis poussaient dans des grands champs de spaghettis, en Italie, et que nous irions un jour les visiter?

Il faut croire que ce questionnement a persisté, car l'année suivante, alors que j'étais revenue à Jadot et terminais ma première année primaire, au cours de laquelle mon excellente institutrice m'avait appris à lire, j'ai décidé d'en avoir le cœur net.

Mes parents gardaient enfermés dans leur garde-robe tous les papiers importants de la famille: les passeports, le carnet de famille, etc. Comme au pensionnat, les grandes m'avaient expliqué que c'était dans ces papiers que je découvrirais la vérité, eh bien, je les verrai, ces papiers!

Munie d'un fil de fer, je me suis attaquée à la serrure, qui de bonne volonté n'a pas résisté longtemps - ciel, cette aventure m'aura fait commettre le premier crochetage de ma vie! - et m'a dévoilé la paperasserie contenue dans l'armoire.

J'y ai trouvé tous les papiers que je cherchais, et munie d'un dictionnaire, j'ai commencé à les décrypter, mais la formulation des phrases de ces documents m'empêchait de bien les comprendre… J'ai alors pris tous les papiers pour, sans lui en expliquer la raison, demander à un grand de me les expliquer.

Résultat: oui, je suis bien la fille de mes parents!
Du moins, la fille de ma mère, car pour mon père, nous n'avons jamais fait de test génétique… mais au vu de nos pifs, nous avons bien un air de famille!

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Jeanne-Françoise Kreutz (Voir mon site)

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