Mémoires d’une table de jardin

Memoires d’une table de jardin

Pendant de longues années, j’ai orné en été le jardin d’une famille sympa, et lors de ses barbecues elle m’entourait avec ses amis, et ils me faisant vibrer de leurs rires…

Au fil du temps, j’ai pris de l’âge et me suis ternie. J’étais encore solide, mais l’on estima que je n’étais plus jolie et l’on décida de me remplacer. J’avais peur de finir dans les poubelles, mais par chance j’ai plu à un couple qui cherchait à meubler sa pelouse pour recevoir ses potes.

Moi qui ne connaissais que le gazon méticuleusement entretenu, j’ai découvert les herbes folles, les pissenlits et bien d’autres espèces, et jusqu’à l’horizon, je voyais les champs, les prairies et les bois. J’étais bien.

Mon petit couple venait s’installer pour profiter de la quiétude, et j’ai à nouveau régulièrement accueilli une bonne bande de copains qui m’ont entourée de leurs fous rires. Quelles belles années passées avec eux!

Puis je sentis qu’il y avait un malaise: il ne souriait plus et était préoccupé et triste… De jour en jour, sa tristesse empirait. Il avait trop mal et ne pouvait plus se mouvoir comme il le voulait. Puis un mot tomba comme un couperet: incurable. Ce n’était pas grave, mais pour lui insupportable de se voir à ce point irrémédiablement diminué… Il sombra dans la dépression…

Et elle, par tous les moyens, elle essayait de le hisser vers le haut, de lui ôter cet écran noir qui l’empêchait de voir les jolies couleurs de la vie… Déroutée, elle ne pouvait que constater son impuissance à l’aider.

Peu à peu, quasiment aucun de leurs copains n’est venu encore s’installer avec eux, tous disaient ne pouvoir supporter de le voir dans cet état… Et le vide se fit autour de nous…

Remisée au fenil, je me réjouissais du printemps tout proche qui me ferait retrouver la nature! Mais un jour, ravagé de douleur physique et morale, et n’entrevoyant aucune autre solution à ses douleurs, il décida de nous quitter… Il était tout près de moi, et j’aurais voulu intervenir, le dissuader de commettre cet acte irréparable, mais je n’ai pu, je ne suis qu’une table de jardin…

Elle me sortit malgré tout pour l’été, mais je ne vis cette année-là personne, hormis les oiseaux et les pâquerettes…

Ce printemps m’a fait retrouver le jardin, et je fus tout heureuse quand je la vis sortir le barbecue! Elle avait invité des copains de longue date, et s’en réjouissait. La maison reprenait-elle enfin vie, et allais-je retrouver autour de moi la douceur des longues conversations où l’on refaisait le monde?

Les heures passaient, et je m’étonnais de ne pas la voir allumer le feu, sortir les plats et les assiettes. Elle vint alors s’installer, seule, pensive et dépitée… Ses copains ne viendraient pas: il lui avait téléphoné pour lui dire que sa femme ne voulait tout compte fait pas aller dans une maison de pendu, et en pleurs, expliquer qu’elle ne voulait pas non plus fréquenter une femme de pendu, car cela porte malheur. "Et nos trente ans d’amitié..", dit-il dans un sanglot. Elle ne put que lui répondre que maintenant au moins, il savait clairement où se les carrer, leurs trente ans d’amitié, et de lui dire " A jamais et bonne route…".

Maintenant, quand elle sort, elle ne me rejoint pas et s’assied sur le pas de sa porte, comme si elle doutait de moi, et des joyeuses retrouvailles que je représente… J’ai eu un moment la sensation qu’elle projetait m’emmener à la déchetterie, et suis soulagée qu’elle se calme et me garde!

Si ce n’est aujourd’hui, peut-être sera-ce demain que j’accueillerai autour de moi des gens sympas, que je vibrerai à nouveau de leurs rires, et les entendrai refaire le monde… Oui, demain est un autre jour…

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Jeanne-Françoise Kreutz (Voir mon site)

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