Panique sur échelle

Panique sur echelle

Il arrivait de temps en temps qu'une ou l'autre personne demande au club spéléo "Les Oryctéropes" de Likasi/Jadotville, au Katanga/Shaba, Congo/Zaïre/RDC, de lui faire visiter une grotte.

Les spéléos se faisaient un plaisir de faire découvrir aux visiteurs les sombres boyaux et vastes salles, objets de leurs passions! Ils avaient prévenu leur invité de s'habiller de vêtements ne craignant pas les taches, et même les éventuelles déchirures.

Le monsieur pénétra avec eux les entrailles de la Terre, admira à la lueur de sa frontale les diverses concrétions enjolivant les parois, se faufila et rampa avec plaisir… Il était très enthousiaste, heureux d'avoir tenté cette expérience!

Ils arrivèrent alors à l'endroit où se terminait la galerie qu'ils avaient empruntée, et pour continuer le circuit, il fallait grimper à une échelle en câbles pour accéder une dizaine de mètres plus haut, à un autre boyau. Un des spéléos s'arrima donc sur le dos l'échelle, et une corde qui servirait à assurer les grimpeurs suivants. Un de ses comparses lui attacha autour de la taille la corde qui l'assurerait en cas de décrochage pendant sa grimpette. Cette corde que j'ai si souvent portée sur les trajets qui nous conduisaient aux grottes (les adultes portaient le matériel plus lourd), et que papa m'avait demandé de toujours manipuler avec précaution pour qu'elle soit en bon état, car la vie des spéléos en dépendait… Comme ce tracé était effectué assez régulièrement, les spéléos n'avaient pas enlevé les pitons enfoncés le long de la montée, et ils y attachaient un mousqueton dans lequel ils faisaient passer la corde qui les assurait.

"Attention, en bas, l'échelle arrive!" Tous reculèrent dans la cavité, pour ne pas recevoir sur la tête les cailloux arrachés à la paroi par l'échelle qui se déroulait. "Et maintenant, voilà la corde!" Et le long serpent blond et ondulant apparut comme tombant dans le vide, avant de s'immobiliser…

Un spéléo grimpa le premier à l'échelle, et arrivé à l'étage, renvoya la corde que l'on noua à la taille du visiteur. Les meilleures façons de grimper et de se tenir à cette difficile échelle mouvante lui avaient été expliquées, et il attaqua l'ascension vaillamment. Il se débrouillait franchement bien, pour un néophyte, et progressait bien.

Soudain, l'on entendit un cri: "Non!!!!!"

Tous s'inquiétèrent de savoir ce qui arrivait, et il répondit d'une voix chevrotante: "Non, je ne peux plus, je ne peux pas !"

Impossible d'avoir d'autres explications, et même de communiquer avec lui, il disait et redisait: "Non, je ne peux plus, je ne peux pas !"

En se tordant le cou, les spéléo réussirent à le voir qui étreignait l'échelle, s'y agrippait comme s'il voulait s'y souder… Ils comprirent alors que le pauvre homme était sujet d'une sérieuse crise de panique qui le paralysait! Ils essayèrent d'abord de lui parler calmement, tentant de le rasséréner, l'encourageant à continuer, car il était si près du but…

Rien n'y fit, l'homme restait figé, et il commença à donner des marques de panique…

Il y eut alors concertation entre les occupants des deux étages, pour décider de la meilleure façon de résoudre ce problème et d'aider leur visiteur à retrouver la terre ferme sans encombre. Pour se comprendre, les interlocuteurs devaient élever la voix, et leurs mots résonnaient et semblaient être des échos vibrants dans la cheminée vertigineuse… "Non, pour l'approcher, il est hors de question que deux personnes empruntent l'échelle, car elle n'est pas conçue pour supporter tant de poids, et aussi, ses points d'ancrage risquent de ne pas résister à une telle charge, et peuvent céder."

Entre deux propos, ils s'adressaient au paralysé de l'échelle, qui maintenant sanglotait, pour le calmer, et lui disaient qu'ils allaient venir à lui pour l'aider à se sortir de ce mauvais pas.

Quant à moi, je n'en revenais pas! Ce que j'avais d'abord pris pour une blague, était la réalité: un grand fort bonhomme était pris de panique et ne pouvait plus bouger… Quoi? C'est possible? Du haut de mon jeune âge, j'étais tant persuadée que les adultes étaient inébranlables, solides et n'avaient pas les failles que nous, enfants, connaissions!

Il fut alors décidé qu'un des spéléos d'en haut descendrait en rappel, à la corde qu'il venait de monter, tandis que le moins lourd d'en bas grimperait à l'échelle et s'auto assurant (il accrocherait à chaque progression un mousqueton de sa ceinture à l'échelle).

L'opération était périlleuse, car celui qui descendait en rappel n'était pas assuré…

L'un monta et l'autre descendit pour atteindre le visiteur soudé à son échelle… Arrivés à sa hauteur, ils essayèrent de le rassurer, de le persuader qu'encadré de la sorte il ne risquait rien. Cela sembla durer très longtemps, une éternité, avant qu'ils ne réussissent à le décontracter un peu, et le persuadent d'ôter le pied du barreau de l'échelle pour le poser sur le barreau d'en dessous… Ils lui tenaient la cheville pour guider ses mouvements, l'encourageaient et le rassuraient. Très lentement, échelon par échelon, tenu par ses accompagnateurs, il descendit enfin.

Arrivés à la plateforme inférieure, ils l'accompagnèrent dans la cavité, à quelques mètres du vide, avant de lui ôter sa corde d'assurance… Pendant que le pauvre tremblant reprenait ses esprits, assis sur une roche, les spéléos démontèrent le matériel, car il était certain que cette aventure s'arrêtait là.
Heureusement, il n'y avait aucune autre difficulté pour cheminer et sortir de la grotte, et tous resurgirent sous le soleil éclatant.

Avant de regagner les voitures à travers brousse, ils s'installèrent, sortirent leurs gourdes, et tout en buvant, ils commentèrent l'évènement. Le visiteur, qui avait repris ses esprits, leur dit que ce genre d'incident ne lui était jamais arrivé, et qu'il était estomaqué que cela se soit passé… Il semblait un peu embarrassé en disant cela, si bien que le groupe qui l'entourait et qui ne manquait pas d'humour, commença à en plaisanter gentiment, puis de plaisanterie en plaisanterie, l'on s'écarta de ce sujet et l'on parla de tout autre chose.

Tout à fait déridé par cette ambiance, le visiteur leur certifia qu'il garderait un bon souvenir de cette caverneuse expérience, et ne regrettait pas l'avoir faite. Il dit même que grâce à eux, il pourrait conter cette aventure avec humour, sans honte…

Je ne connaissais pas son nom, mais chaque fois qu'après je l'ai croisé, cette histoire me revenait en tête, tant j'ai été impressionnée qu'un adulte puisse paniquer…

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Jeanne-Françoise Kreutz (Voir mon site)

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