T'avais qu'à être moins méchant !

T avais ka etre moins mechant !

Nous étions au Congo/Zaïre, et j'avais huit ou neuf ans.

En général, lorsque mes devoirs et leçons étaient terminés, je retrouvais en brousse mes copains, mais ce jour-là, papa m'avait dit avoir un rendez-vous avec un monsieur qu'il ne connaissait pas, et m'avait demandé de l'attendre dans le jardin pour lui indiquer la porte arrière de la maison, car la porte de devant ne nous servait jamais.

Les copains sont alors venus chez moi, et nous avons dessiné un circuit de routes qui s'entrecroisaient dans le gravier de l'allée du garage. Nous avons alors fait le tour de la parcelle pour trouver nos véhicules…

En passant par le potager, nous n'avons pas résisté aux jeunes carottes, en avons chacun pris une et l'avons dégustée, puis avons soigneusement replanté les fanes, pour dissimuler nos méfaits. La tête que papa faisait, lorsqu'il voulait récolter ses légumes, et se retrouvait avec de la verdure sans carottes en mains! Il en avait l'habitude, mais découvrait régulièrement de nouveaux stratagèmes qui le faisaient sourire. Il ne nous en voulait pas, car nous n'exagérions pas quant à la quantité de légumes subtilisés.

Nous nous sommes chacun munis d'un gros caillou, d'un morceau de bois, ou même d'un fruit, qui figuraient nos voitures et camions.

À quatre pattes dans le gravier, en nous racontant de grandes histoires pour nous mettre en situation, avons commencé à jouer… Pas besoin de vous décrire l'état de l'avocat-voiture, après plusieurs accidents avec la pierre-camion! Nous étions en train de tracter une branche-voiture tombée en panne, à l'aide d'un végétal style liane, quand une voiture - une vraie, celle-là - a gravi l'allée: ce devait être le rendez-vous de mon père.

Alors que le chemin était bien assez large que pour passer à côté de nous, la voiture a foncé sur notre groupe en klaxonnant, et s'est arrêtée sur notre circuit! Nous avions eu le temps de nous relever et nous écarter, quand le chauffeur est sorti de son véhicule, comme un diable de sa boite, et a commencé à crier "Foutez le camp, vous n'avez rien à faire ici, bande de macaques!". Il s'est alors tourné vers moi, me disant "Ha, je ne t'avais pas vue! Qu'est-ce que ces bougnouls foutent dans ton jardin, ce n'est pas leur place!"

J'étais sidérée, et suis restée sans voix devant ce méchant… Si les copains me traitaient de "tête brûlée" et de "garçon manqué", j'avais aussi un côté extrêmement timide qui m'ôtait, dans certaines situations, tout esprit de répartie. J'étais en colère, et incapable de l'exprimer. Ce type à la figure grimaçante de méchanceté voulait se permettre de décider qui pouvait ou non venir chez moi, et en prime, d'insulter mes copains?

La bande avait déserté les lieux. Je savais qu'ils étaient simplement passés de l'autre côté de la haie et nous observaient par ses interstices. Je conduisis alors ce malotru dans la maison, et revins dans le jardin.

Je ne décolérais pas, et à la vue de la Citroën DS stationnant sur notre circuit, j'ai revécu la scène des insultes…

J'ai alors appelé mes potes et leur ai demandé de se placer à l'avant de la voiture, et quand je le leur dirai, de la pousser de toutes leurs forces, puis de quitter très vite la propriété.

L'allée d'une trentaine de mètres était très pentue, vers la route. Les copains se sont arcboutés, poussant à qui mieux mieux, tandis que j'ouvrais la porte côté conducteur, et desserrais le frein à main.

La voiture bien propulsée a dévalé la pente, pour s'encastrer bruyamment dans le montant de la barrière.

Entendant ce bruit, mes parents et leur invité sont sortis de la maison, et ont découvert la voiture accidentée. Que s'était-il passé? Il n'y avait pourtant personne dans le jardin, et quand ils m'ont appelée, je suis sortie du potager, du fond de la parcelle… Non, je n'avais ni vu ni entendu quiconque aux alentours, et étais très étonnée de ce qui s'était passé.

Tournant autour du véhicule dont le coffre formait maintenant un bel accent circonflexe, et dont le pare-chocs semblait avoir un rictus, ils supposèrent que le monsieur avait oublié de serrer son frein à main…

Le type partit alors, très fâché, et mes parents me dirent être satisfaits de son départ, car c'était une personne très désagréable…

Ce n'est que quelques dizaines d'années plus tard que je leur ai révélé la vérité.

C'est en voyant récemment un autocollant "Touche pas à mon pote" collé sur une carrosserie que cette histoire m'est revenue à l'esprit, me disant que s'ils avaient existé à l'époque, j'en aurais bien collé une dizaine, sur la DS…

Il ne fallait pas y toucher, à mes potes.

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Jeanne-Françoise Kreutz (Voir mon site)

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