La grande randonnée, une affaire qui marche

Les conflits : Des sentinelles veillent au grain
Au sein de l’association qui gère les sentiers de grande randonnée, c’est une équipe de cartographes qui est chargée de dessiner les circuits. « On envoie des descriptifs établis à l’aide de GPS et ils voient si la continuité du parcours correspond à la carte, commente Alain Carlier, administrateur. Ensuite, un de nos membres parcourt le GR dans sa totalité. Il contacte ensuite les communes pour pouvoir baliser ces chemins car ils sont généralement publics. Quand ils sont privés, on négocie avec les propriétaires. » C’est là que des surprises ou des problèmes peuvent se présenter. « Il arrive que des sentiers publics soient à l’abandon, poursuit l’administrateur. Des privés décident de se les approprier pour agrandir leur jardin ou des agriculteurs en profitent pour agrandir leur champ. Pour cette raison, nous avons une sentinelle par province. C’est elle qui va négocier pour que l’on puisse utiliser le sentier. Lorsque ça se passe mal, nous devons aller jusqu’au procès. Depuis trois ans, nous avons une affaire dans le sud de Charleroi. Nous avons gagné en première instance mais ça se poursuit en appel. »

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En 2019, les sentiers GR vont fêter leurs 60 ans en Belgique. Il existe des circuits pour tous les goûts et pour toutes les conditions physiques. Le public se renouvelle régulièrement.
Se balader, prendre l’air, s’oxygéner ou tout simplement marcher. Chacun son vocable. L’an prochain, en 2019, les sentiers de grande randonnée, aussi connus sous le diminutif de GR, fêteront leurs 60 ans en Belgique. Chacun les appelle comme il le sent, comme il les vit. A cette occasion, l’ASBL qui les gère inaugurera au printemps un nouveau parcours baptisé « sentier des monts d’Ardenne ». Partant du Signal de Botrange, il amènera le randonneur jusqu’à la Croix Scaille, près de Gedinne, en passant par la Baraque Michel. A l’occasion de cet anniversaire, un topo-guide collector sera aussi édité. Il reviendra sur l’historique des sentiers mais sera aussi tourné vers l’avenir en évoquant l’importance des nouvelles technologies dans la randonnée mais aussi l’impact économique des GR sur la vie locale. En cette période tourmentée où la peste porcine africaine secoue le Sud Luxembourg, les sentiers de grande randonnée ne sont pas épargnés. « Huit sentiers se trouvent dans la zone de confinement et sont donc impraticables alors que l’automne commence et attire habituellement un grand nombre de promeneurs, commente Alain Carlier, administrateur de l’ASBL Sentiers de grande randonnée. C’est très gênant. »

La naissance de la marche - loisir
Réunis ces jeudi et vendredi en congrès à Echternach, certains représentants de la fédération européenne de randonnée – qui regroupe 58 associations de 33 pays européens – ont pu s’en rendre compte. « Pour accueillir son homologue français, le président de la fédération belge a eu l’idée de lui faire emprunter un tronçon franco-belge du sentier européen E3 qui relie Saint Jacques-de-Compostelle à la Bulgarie, illustre Alain Carlier. En venant de France, ils ont remonté la forêt d’Herbeumont pour arriver à Habay et finalement atteindre Martelange. Sans le savoir, le parcours avait été très bien choisi car, par moments, il longeait de très près la zone interdite. » A la différence d’un simple sentier de balade, qu’est-ce qu’un sentier de grande randonnée ? Qu’offre-t-il de plus ? Comment sont-ils nés ? « Avant l’arrivée des premiers trains et trams, tout le monde marchait, rappelle Alain Carlier. D’ailleurs, même pour aller prendre son train, il fallait souvent encore marcher beaucoup. Néanmoins, à la fin du XIXe siècle, quelques riches ont estimé qu’il serait bien de marcher en guise de loisir. En région liégeoise, certains ont commencé à tracer des itinéraires mais ils sont restés confidentiels. » L’avènement des premiers congés payés en 1936 va tout changer. « Les gens ont redécouvert les premiers itinéraires de la vallée de l’Ourthe ainsi que le massif des Hautes Fagnes. Pourtant spécialisé dans l’automobile, le Touring Club va développer les premiers véritables sentiers de randonnée balisés. » Une initiative très vite stoppée par le début de la Seconde Guerre mondiale. Dès la fin du conflit, s’inspirant de l’initiative belge, des Français se rendent compte qu’il faut baliser les sentiers. Un ophtalmologiste opte pour des petites marques de couleur rouge et blanc qui se voient de loin. Le travail commence dans les Alpes au début des années 50. Et l’idée reviendra en Belgique. « Ça ne s’invente pas mais ce sont les frères Lucien et André Cailloux, deux étudiants, qui ont découvert les marques de balisage du GR5 en marchant dans le sud de la France, poursuit l’administrateur des SGR belges. Trouvant ça judicieux, ils ont décidé de le développer en Belgique. Ils ont commencé en région liégeoise en utilisant les vieux documents du Touring Club puis sont descendus en Hautes Fagnes pour relier l’Ardenne. Ensuite, ils ont décidé de prolonger jusque dans l’est de la France pour finalement rallier Nice en passant par Chamonix. Au nord, ils ont prolongé jusqu’à la mer du Nord. La grande randonnée reliant la mer du Nord à la Méditerranée était née. »

Privilégier le patrimoine
Les sentiers se multiplient par la suite. Pour les gérer, les baliser et les entretenir au mieux, l’ASBL Comité national belge des grandes randonnées est mis sur pied. Elle sera unitaire jusque dans les années 70 avant de se scinder en deux. A l’heure actuelle, le réseau francophone compte 5.000 km de sentiers et le flamand 3.500. Pour les découvrir au mieux ainsi que leurs richesses, l’association francophone édite chaque année entre trois et cinq topoguides qu’elle vend au prix de 16 euros, essentiellement via son site internet. Les SGR se classent en quatre grandes catégories, selon Alain Carlier. « Les plus longs sont les GR en ligne, explique-t-il. On peut, par exemple, relier Bruxelles à Paris à travers un parcours de 213 km. Le principe est de ne pas emprunter le parcours le plus direct mais de privilégier les chemins et le patrimoine. On essaie de favoriser au maximum les chemins herbeux ou en terre et en graviers. L’un des plus beaux parcours est le GR16 de la Semois. Il part d’Arlon et se termine à Monthermé, où le cours d’eau se jette dans la Meuse. Long de 80 km, il passe par Florenville et Bouillon. » Les GR de pays sont des boucles, des grands tours de régions ou de sous-régions, comme le pays de Herve ou le Brabant wallon. Lancé en janvier, ce dernier suscite beaucoup d’intérêt. Mais ce qui plaît le plus aux marcheurs, ce sont les randonnées en boucle car elles évitent d’avoir besoin d’une voiture pour le retour. « Il en existe douze en Région bruxelloise et seize en province qui partent ou arrivent à une gare ferroviaire ou de métro, commente l’administrateur. Ils sont tous combinés à de la mobilité douce. Tous font entre 17 et 22 km afin d’être effectués en une journée. » Enfin, les randonnées familiales en boucle, développées partout sauf à Bruxelles et en Brabant wallon, proposent des circuits de 7 à 10 km aux débutants. « Ça leur permet de se familiariser à la lecture de carte et au marquage, précise Alain Carlier. Les fiches sont plus pédagogiques et détaillent la faune, la flore, l’essence des arbres ou des descriptifs locaux, comme pour l’histoire du tabac en Semois. Ça attire beaucoup les classes vertes. » Loin de l’image du groupe de seniors qui arpentent les forêts, les grandes randonnées ont un public qui se renouvelle. « Nous avons de plus en plus de groupes de jeunes femmes entre 25 et 35 ans qui aiment se retrouver entre filles le temps d’un week-end en laissant maris et enfants à la maison, s’amuse le responsable. Depuis deux ans, nous attirons aussi beaucoup d’urbains qui ne possèdent plus de voiture et qui ne trouvaient pas de gare pour se rendre aux points de départ. Nous avons mis au point un système “entre deux gares” qui leur permet d’y arriver grâce à des sentiers hors-GR. » La rando a donc encore de beaux jours devant elle.

Quelques chiffres
1,5 million : C’est le nombre de personnes qui marchent au moins 15 km à dix reprises par an en Belgique. Parmi eux, près de 700.000 francophones.
10.000 : C’est le nombre de topoguides que vend chaque année l’association des sentiers de grande randonnée.
150 : C’est le nombre de baliseurs bénévoles qui entretiennent les sentiers, les tracés et les balises au quotidien pour l’association.
20 : C’est, en euros, ce que dépense au maximum en une journée un randonneur pour s’alimenter et s’abreuver dans les petits commerces des villages qu’il traverse. Cela peut monter à 70 euros s’il a besoin d’un logement.
.18 : C’est le prix annuel en euros pour devenir membre de l’association. L’affiliation permet de recevoir gratuitement le magazine trimestriel et offre une réduction sur le prix des topo-guides. Infos : www.grsentiers.org

F.DELEPIERRE ( « Le Soir » des 29 et 30 septembre 2018 )

© François DETRY
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