Cérémonie du 11 novembre 2019 à Malmedy

Discours prononcé par Jean-Paul BASTIN, Bourgmestre de la Ville de Malmedy.

Mesdames, Messieurs les représentants des associations des anciens combattants, Madame la Présidente du CPAS, Madame et Messieurs les Echevins, Mesdames les Messieurs les Conseillers communaux et de Cpas, Madame et Monsieur les Echevins honoraires, Chers membres du Conseil communal des enfants, Monsieur le Directeur général, Monsieur le Directeur financier, Madame la Directrice générale du CPAS, Mesdames et Messieurs les représentants des Forces Armées, de la Police, des Pompiers, Monsieur le Doyen, Mesdames et Messieurs les représentants des Clergés, Monsieur le Président du Club Wallon, Mesdames et Messieurs les représentants des sociétés folkloriques, culturelles, sportives, du monde associatif, Mesdames et Messieurs les Directeurs et représentants des écoles, Mesdames et Messieurs en vos titres et qualités, Chers musiciens de la Royale Echo de la Warche que je salue chaleureusement en ce lendemain frileux d’une fête chaleureuse,
Je vous remercie chacune et chacun d’entre - vous pour votre présence. Cela marque non seulement votre attachement à la Belgique, à ses institutions, à la mémoire de nos aïeux mais aussi votre attachement à la paix.
La Paix concept un peu tarte à la crème dont nous avons l’impression qu’elle nous est garantie pour l’éternité alors que dans l’histoire de l’humanité, peu de générations ont été épargnées par les guerres et son cortège de souffrances.
A une époque où on considère l’Union Européenne comme étant une tour de Babel gérée par d’obscurs bureaucrates bien éloignés de nos réalités quotidiennes etcomme étant la source de nos maux actuels. Or paradoxalement je pense que nous souffrons non pas de trop d’Europe mais de trop peu d’Europe. A côté de l’Europe monétaire, de l’Europe commerciale, il nous faut une Europe sociale, une Europe fiscale pour ne plus qu’il y ait de concurrence, de délocalisation entre nos pays, d’alignement social vers le bas et la crainte de voir nos voisins venir nous prendre travail.
Avant la construction européenne c’étaient les guerres incessantes entre la France et l’Angleterre, entre l’Allemagne et la France, trois fois en 70 ans. C’était aussi la faim, la disette, les épidémies.
Avec l’Europe, c’est la paix, la liberté, la satiété.
Peut-être que le départ annoncé du Royaume-Uni permettra d’avoir une vision d’une Europe plus fédérale et pas qu’une zone de libre-échange. Les 27 autres pays de l’UE sont restés unis tout au long de ce processus de séparation avec cet état membre. Nous avons aussi tout intérêt à tirer les leçons de cette aventure de referendum du Brexit qui au lieu d’unir un peuple, l’a fragmenté durablement géographiquement mais aussi en fonction des âges, des classes sociales, …

En 1914, c’est un événement bien éloigné de nos réalités quotidiennes qui a eu par effet domino un impact planétaire. Deux coups de feu tirés à Sarajevo entrainant l’assassinat du prince héritier de l’Empire Austro-Hongrois et son épouse qui ont mis par le jeu des alliances, l’Europe à feu et à sang. Un drôle d’effet papillon bien moins entrainant que la chanson éponyme.
C’est pour cette raison que les conflits à Hong-Kong à la confluence d’un modèle démocratique libéral et d’un régime chinois où le concept de liberté individuelle n’a pas du tout le même sens doit être interpellant.
C’est pour cela que les conflits en Syrie, la récente opération de la Turquie contre les Kurdes à la frontière syrienne autorisée par les Américains et soutenue par les Russes doit retenir notre attention. C’est pour cela que l’annexion de la Crimée par la Russie et le conflit en Ukraine ne doit pas nous laisser indifférent.
Sans la guerre en Irak sous des prétextes fallacieux, Daesh, l’Etat Islamique n’aurait pu se développer et nous envoyer depuis plusieurs années ses kamikazes mortifères.
Le monde est un village.
Ce qui s’est passé un 14 juillet 1789 à Paris a rapidement entraîné la fin de la principauté abbatiale de Stavelot-Malmedy pourtant millénaire et fait que nous avons été français pendant 20 ans. Après Waterloo et des suites du Congrès de Vienne, notre sort fut réglé et nous avons été prussiens puis allemands durant plus de cent ans. Nos aïeux ont eu le « privilège » entre guillemets de prendre l’uniforme pour le Kaiser que ce soit lors de la guerre du Danemark en 1864, la guerre austro-prussienne en 1866, contre la France en 1870-71 ou lors de la première guerre mondiale. Mais heureusement l’intransigeance du chancelier Bismarck pour unir un empire derrière son Empereur, derrière une langue allemande et derrière une religion protestante a eu l’effet inverse ici. Au lieu de nous assimiler, cela a ravivé notre âme latine, wallonne et fait en sorte que les Malmédiens se sont défendus par la culture, la musique, le carnaval, la langue wallonne. Gloire à eux, c’est dans l’épreuve qu’ils ont ancré notre identité qui perdure aujourd’hui à travers nos fanfares, nos harmonies, nos chorales, nos traditions, notre folklore, notre wallon.
La défaite allemande et le traité de Versailles qui en suivit nous fera changer une nouvelle fois de pays, le nôtre depuis cent ans, la Belgique.

En ce jour, on peut se réjouir et célébrer que le 9 novembre 1989, il y a trente ans, le mur de Berlin s’effondrait. Toute l’Europe de l’Est pouvait enfin vivre libre. Un régime idéologique qui est obligé de mettre un mur et une frontière de barbelés pour empêcher ses citoyens de s’enfouir doit se poser des questions sur sa pertinence. Derrière les réjouissances officielles et bien légitimes, nous devons regarder avec lucidité que 30 ans plus tard la liberté politique, de déplacement, d’association, de pensée, de choisir démocratiquement ses représentants s’est accompagnée aussi des plaies des économies de marché, du chômage structurel, de la montée de l’individualisme, du taux de suicide important, de la survalorisation de la valeur argent où le citoyen n’est parfois plus vu comme un être de dignité, de fraternité, d’ingéniosité mais d’abord comme un consommateur et un sujet économique. Pourquoi s’étonner dès lors que les extrêmes se renforcent à chaque scrutin ? On nous vend à coups de publicités sans cesse plus insidieuses que l’idéal serait de consommer frénétiquement, quitte à compromettre l’avenir écologique de notre planète et à générer un sentiment d’insatisfaction permanent devant un pouvoir d’achat limité par essence.

Autre 9 novembre, celui de 1918, l’Empereur allemand Guillaume II abdique depuis son QG de la Fraineuse à Spa. Le 11 novembre 1918, l’armistice est signé. Fin des hostilités. Enfin. Alors qu’en 1914, les Allemands pensaient fêter Noël à Paris la réalité sera toute autre et il y eut quatre réveillons dans la boue, le froid, les tranchées, la vermine, les barbelés, les gaz, …
Quel bilan ! Quelle boucherie ! C’est une génération sacrifiée. 9 millions 700 cent mille victimes militaires, du côté des civils c’est quasi pareil avec 8 millions 9 cent mille décès. Vous rajoutez encore 2 millions trois cents mille victimes européennes pour la grippe espagnole en 1918-1919 et vous avez un continent lessivé, exsangue.
Je salue les associations des anciens combattants qui étaient déjà présents en nombre hier lors de la cérémonie du Relais sacré. Ils représentent le sacrifice de ceux qui ont dû s’engager et dont trop ont perdu leur jeunesse, leur santé, leurs illusions ou tout simplement y ont laissé leur vie.
Pour illustrer cette tragédie, un peu de poésie qui nous vient d’ici, d’un poète que nous côtoyons parfois sans le savoir. Parfois des personnes discrètes nous lèguent des pépites pour l’éternité et si nous ne prenons pas garde nous passons à côté. Pierre Boulengier, membre d’honneur du Royal Club Wallon vient d’éditer un recueil de poème s’intitulant « Comme un passant … ». Je vous lis son poème intitulé : Ceux de Verdun qui nous rappelle crûment ce que c’était concrètement.

« Le staccato des mitrailleuses
Secouées d’un rire hystérique,
Leur hachait le cerveau
Avant que les balles ne le fassent.

C’étaient des soldats bleus.
D’azur à ce qu’il paraît.
Ou bien des verts de gris,
Boueux comme les Français
Et comme eux statufiés,
Plantés dans la glaise
Comme monuments anticipés,
Les crânes vides de mots,
Les corps, en leur for, morts. »

Celle qu’on pensait être la der des der, n’était qu’une répétition de ce qui allait se passer 20 ans plus tard avec encore plus de victimes.
Imaginer l’insigne honneur pour certains de nos aïeux né à la toute fin du XIXème siècle de devoir faire deux guerres dans une zone frontalière disputée, aux identités mélangées, aux idéologies antagonistes s’affrontant férocement. Ce fut la situation pour nos parents, nos grands-parents voire nos arrière grands-parents. Amis, familles, fratries, villages, quartiers pouvaient se fracturer sur l’attitude à adopter.
Les blessures ont continué bien après la guerre et la réponse pour supporter l’insupportable ou l’incompréhensible fut souvent le silence, le tabou, la chape de plomb a fortiori dans un pays qui ne nous voulait pas de mal mais qui n’avait pas vécu la même chose, avait ses propres plaiesà panser, ses propres grilles de lectures et tout simplement ne nous comprenait pas … alors que nous parlions la même langue.

Ce 11 novembre nous nous souvenons, nous rendons hommage, nous faisons œuvre de mémoire, nous sensibilisons les nouvelles générations à l’Histoire de notre territoire, l’Histoire de nos familles. Le temps atténue bien des blessures mais il ne les efface pas.

Cette année c’est le 75ème anniversaire de la libération de Malmedy, c’est aussi le 75ème anniversaire du massacre de Baugnez, le 75èmeanniversaire des bombardements de la ville à Noël, en janvier ce sera le 100èmeanniversaire de notre arrivée officielle au sein de l’Etat belge. La Ville, le Malmundarium, l’Université des ainés, le musée de Baugnez ‘44, les écoles s’associent pour marquer le coup avec des commémorations, des conférences, la parole des anciens qui nous livrent de magnifiques témoignages, une expo photo dans le parc qui montrera comment la ville était, les destructions qu’elle a subies et la résilience dont elle a pu faire preuve.

J’ai parlé du 9 novembre 1989, du 9 novembre 1918, avançons en 1923 où un 9 novembre, un coup d’état raté en Bavière attire encore peu l’attention à l’étranger. Cette prise de contrôle du pouvoir échouée d’un certain Adolph Hitler est pourtant annonciatrice de lendemains bien obscurs comme la nuit d’un 9 novembre 1938 en Allemagne appelée "Nuit de cristal" où le régime Nazi montrait son vrai visage, antisémite et criminel.

Les idées peuvent tuer … comme elles peuvent sauver. Je salue la présence des enfants, des nouvelles générations qui donnent sens à nos engagements ; qui nous rappellent nos responsabilités, notamment celles d’œuvrer à laisser dans notre sphère d’influence, modestement, humblement mais résolument un monde meilleur au moment de notre départ que celui que nous avons trouvé au moment de notre arrivée. Ce qui est rassurant c’est qu’il restera toujours à faire.
Vive la paix, vive la Belgique, vive Malmedy.

© François DETRY
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