Houffalize. L'Offensive. Le poème de Jean Kobs.

Houffalize. Le poème de Jean Kobs. "À nos morts lors des bombardements".
Jean Kobs, qui aimait qu’on l’appelât le « prêtre et poète » (telle est son épitaphe au cimetière de Houffalize), est né en 1912 à Hayange en Lorraine de parents belges.
La parcours de Jean Kobs est singulier: il naquit sous régime de l’empire allemand consécutif à la guerre de 1870, il vécut à Houffalize du début de la première guerre mondiale à 1919, et la fin de la seconde à Dinez. Entretemps, de 1923 à 1932, il étudiera au petit séminaire de Bastogne le latin et le grec ainsi que la théologie, étude qu’il poursuivra à Namur jusqu’en 1936.
Curé de Dinez (sa mère était d’ailleurs originaire « du pays de Dinez ») de 1942 à 1958, il fut donc un contemporain à la peine des tourments de l’Offensive à Houffalize.
Les anciens Houffalois se souviennent-ils encore de de lui en sa qualité d'auteur d'un poème consacré aux tourments de la ville ruinée par le feu dévastateur du ciel?
Une description douloureuse de la tragédie, certes mais, observance de l'époque, qui conduit à l'espérance, cette vertu théologale qui dispose à la béatitude.
*****
Houffalize. À nos morts lors des bombardements

Houffalize, autrefois si douce et si plaisante,
En ton val de verdure au milieu des sapins,
Tu n’es plus aujourd’hui qu’une ville gisante
Sous les murs écroulés de tes foyers éteints.

Le feu dévastateur du ciel t’a ruinée
De fond en comble avec tant de pieux trésors
De ton passé charmant ; notre âme chagrinée
Garde le souvenir de tous tes enfants morts.

Ils sont presque deux cents, de tout nom, de tout âge,
Les sœurs et l’aumônier, parmi tous leurs vieillards,
Hommes, femmes, enfants parfois d’un seul ménage
Dont nous ne verrons plus sur terre les regards.

Mais ils vivront toujours, leur âme est immortelle
Et tous nos yeux rougis et tous nos cœurs aimants
Doivent se consoler de leur peine cruelle
En priant Dieu qu’ils aient le prix de leurs tourments.

Comme ici, nous verrons renaître notre église
Au milieu des maisons en des jours plus heureux
Là-haut, nous vous verrons, morts aimés d’Houffalize
Dans le bonheur sans fin de la cité de Dieu.

Abbé Jean Kobs
*****
De Rimbaud à St-Augustin
Du Dormeur du val de Rimbaud à La Cité de Dieu de St-Augustin...
La lecture de ce poème peut être éclairée par des réminiscences rimbaldienne et augustinienne.
Les deux premiers vers sont ceux d’un poète qui de sa cure de Dinez observe Houffalize depuis deux ans avec un émerveillement coulé par Rimbaud dans la première strophe du Dormeur du Val.
Le cadre est la nature, une nature accueillante et enchanteresse.
Kobs :
Houffalize, autrefois si douce et si plaisante,
En ton val de verdure au milieu des sapins…

Rimbaud :
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Autant la strophe de Rimbaud aurait pu s’appliquer à Houffalize, autant le distique (deux vers) de Kobs pourrait-il introduire le sonnet rimbaldien.
Les même mots val et verdure se retrouvent dans l’un et l’autre brefs extraits, soulignant la similitude de la topographie et de la nature ; on sent les deux sites creusés par un cours d’eau et baignés dans une même lumière.
Les deuxième, troisième et quatrième strophe de Kobs campent un drame sans en dégager une vision dantesque et sanguinaire. On y entre d’ailleurs en évoquant le passé charmant de la ville ; on en débouche sur la certitude d’une consolation. Et le chagrin n'est ni atrocité ni épouvante. Une harmonie avec la pudicité du Dormeur du val.

Les deux derniers mots du poème, la cité de Dieu dont le bonheur est sans fin, n’ont rien de banal.
Fort d’une solide formation théologique et bien sûr latiniste patenté, Kobs n’était pas sans connaître La Cité de Dieu, l’œuvre magistrale en vingt-deux livres à laquelle St-Augustin consacra plus de dix ans de sa vie.
Augustin envisage deux cités : la terrestre et la céleste.
Cette cité de Dieu répond aux questions de son siècle après le sac de Rome abandonnée à la barbarie des Wisigoths d’Alaric en 410.
Et cette réponse se devra d’apporter un sens à l’histoire pour la rendre supportable de manière à se remettre du traumatisme collectif provoqué par l’horreur des événements exterminateurs de l'empire romain.
En remontant l’histoire à ses temps les plus lointains, on se rappellera qu’à sa fondation fut implanté à Houffalize un prieuré de la communauté de St-Augustin en 1235, lequel prieuré rayonna jusqu’à la décision de sa suppression par l’empereur Joseph II en 1784. L’évêque d’Hippone y demeure d’ailleurs honoré en l’église paroissiale par une statue de Jean Pécourt.
Si une analogie entre les cités de Dieu d'Augustin et de Kobs ne saute pas aux yeux…

René Dislaire © Houffalize, le 3 janvier 2019

Du même auteur : Liens vers les publications de l’auteur en 2018 et 2019 et sur la deuxième guerre mondiale à Houffalize
* Cliquer ici