Offensive. Conte. 3. L’allemand Hans sous les bombardements

écrit par ReneDislaire
le 13/01/2020

Offensive. Conte. Houffalize. L’allemand Hans sous les bombardements
C’est à partir de Noël, jour du premier bombardement, que les Houffalois s’engouffrèrent en masse dans le refuge de quelques abris hospitaliers à la guerre comme à la guerre appropriés. Les plus populeux, et même surpeuplés, étaient ancrés dans le centre-ville : tout profit psychologique et logistique. Les caves de la tannerie Poncin et celle dite de la cour de l'abbaye (presbytère) ; l’écurie d’Henri Maréchal où, sauf un seul rescapé, fut immolée sa nombreuse famille. C'était le 6 janvier.
La famille Maréchal, malédiction à rapprocher de celle de la famille Wuillemote entassée sur la route de Bastogne: le 26 décembre, des huit membres de la famille, seuls deux enfants survivront.
Tous abris qui s’avéreront n’avoir été que de séduisants sépulcres.

On a estimé qu’entre 350 et 400 Houffalois étaient demeurés dans la ville, le sinistre jour du 6 janvier. Un millier s’était donc enfui.

Il y a ceux qui avaient opté pour un point de chute dans les villages avoisinants, notamment au nord de la ville : Taverneux, Fontenaille, Mont. Les habitants de Bonnerue, Engreux et de Cetturu firent également preuve d’une héroïque grandeur d’âme. Sans oublier la famille Lambin, dans un écart, le bien nommé Ermitage.

D‘autres Houffalois étaient parvenus, avec le secours d’un camion au gazogène, à atteindre un accueil dans de la famille plus lointaine, dans le Namurois, à Liège et Bruxelles, où la sécurité leur fut garantie, si ce n’est lorsque ces deux grandes villes furent épisodiquement la cible des V2.

Puis il y a ceux qui n’eurent d’autre choix que le comble de l’inconfort dans les bois des alentours. Warivenne, au confluent de l’Ourthe et du ruisseau de Cetturu, accessible uniquement par un long chemin ici de terre, là rocailleux, à plusieurs kilomètres de la vie humaine la plus proche, offrait le brise-vent d’affleurements schisteux.
Des abords du vieux chemin escarpé de Bonnerue en passant par le petit pont de Suhet, on pouvait tirer avantage de sapinières et de feuillus : les résineux drus, parfaits pour une protection visuelle y compris de la fumée des feux en plein air, les hêtraies receleur d’un tapis de sol qu’on disposait sur une hutte de branchages en lasagne avec des la paille chapardée dans des hangars proches des fermes.
Ceux qu’on appellera plus tard les hommes des bois vivaient dans l’invivable : la neige et un froid largement sous zéro, l’éloignement de victuailles. Pour boire, on suçait des glaçons. Pour manger, les hommes les plus valides, plusieurs heures de marche dans la neige, prenaient tous les risques pour aller rabioter dans les fermes surpeuplées et besogneuses. Pour le reste, jamais des vieillards égrotants n’ont autant souffert d’être des boulets au pied, se sentant fardeaux encombrants et improductifs parasites.
Pour ces hommes des bois, en alerte permanente sous les feux de l’artillerie alliée vers Houffalize, les seuls moments de pénible et honteuse décompression étaient quand la nuit ils voyaient au loin le ciel ébloui par les bombardements sur les leurs.

Peut-on dire qu’il existait une compassion, chez les Houffalois et les Allemands qui se côtoyaient tous les jours, qui fût réciproque ?

Sans qu’ils y soient tenus, Hans et Sepp visitaient à l’heure de la pénombre les abris souterrains du centre. Ils contrôlaient l’état des soupiraux et de quelques ouvertures de fortune spécialement aménagées afin de garantir une sortie d’air tant que faire se peut lors du soufflement des explosions des bombes apocalyptiques. Il arrivait en effet que le froid justifie, la journée, d’obturer partiellement ces bouches.
Le matin, ils faisaient une tournée d’examen des étançonnages pour indiquer aux hommes comment pallier d’éventuels dégâts. À ces Houffalois qui, surtout devant leurs femmes, exprimaient se sentir dévalués, Hans et Sepp dans un jeu de rôle, accroupis, indiquant d’une main les étançons, et de l’autre couvrant leur tête en ne laissant apparaître que l’index et le majeur, dardâchaient : « Wir, zwei Jahre Stalingrad, auch Bombardierung. Zwei Jahre !». « Nous autres à Stalingrad, pendant deux ans, oui deux ans, nous avons déjà été bombardés ».

Un avant-midi, recueillis devant les couvertures enveloppant deux victimes, on récitait le chapelet. Sur la pointe des pieds, Hans et Sepp s’approchèrent, nu tête, demeurant en retrait du cercle. Deux femmes s’écartèrent, les Allemands se sentirent invités à faire un pas en avant. Après quelques « Je vous salue Marie » Sepp, il fallait l’oser, se rallia d’une façon de moins en moins inaudible au répons, et dans sa langue : Heilige Maria, Mutter Gottes, Bitte für uns Sünder… » (Sainte Marie, mère de Dieu…)

René Dislaire © Houffalize, le 13 janvier 2020
(à suivre)

Houffalize. Offensive de 1944/1945. Conte.
Hans, Perpétue et Félicité. Liens vers les 7 chapitres.

* Houffalize. Offensive. Conte. Hans, Perpétue et Félicité. Chapitre 1. Les trtibulations de Hans en Europe
* Houffalize. Offensive. Conte. Hans, Perpétue et Félicité. Chapitre 2. Hans prend ses quartiers à Houffalize
* Houffalize. Offensive. Conte. Hans, Perpétue et Félicité. Chapitre 3. L’allemand Hans sous les bombardements
* Houffalize. Offensive. Conte. Hans, Perpétue et Félicité. Chapitre 4. Le SS doryphore
* Houffalize. Offensive. Conte. Hans, Perpétue et Félicité. Chapitre 5. Hans et la petite Perpétue
* Houffalize. Offensive. Conte. Hans, Perpétue et Félicité. Chapitre 6. Hans et Sepp croisent deux connaissances
* Houffalize. Offensive. Conte. Hans, Perpétue et Félicité. Chapitre 7. 6 janvier 1945. Fin

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