Pierre Daulne époux de Rita Leboutte : 1939-2007

écrit par admin
le 11/07/2007
Pierre Daulne

Cher papa,

Le jour que je redoutais tant est malheureusement arrivé. Trop tôt, beaucoup trop tôt. Une page du grand livre de la vie est inexorablement tournée. Tu t’en es allé vers l’autre rive et je n’ai même pas eu le temps de reprendre, comme tu les appréciais, le dernier avec toi pour te souhaiter bon voyage. Ce livre de la vie a un goût d’inachevé tel le requiem de Mozart que tu appréciais tant, le dernier chapitre et le final sont tellement compliqués à terminer… tu étais le virtuose de la vie !

Je ne sais commencer tant ma peine est immense et tant il y a à dire sur toi. Synthétiser ta vie est une œuvre titanesque, c’est un peu comme résumer l’histoire sans fin. Tu faisais et feras toujours partie de ces êtres exceptionnels et uniques qu’une communauté a rarement l’opportunité de côtoyer. N’en déplaise à ta modestie légendaire, je peux dire que tu fais partie de cet endroit tant respecté situé à « la place des grands hommes » et si le dessein divin existe bel et bien, ce dont tu n’as jamais douté un seul instant, tu es assis à la droite du Père Créateur. Saint Pierre, patron de cette église qui était également ta deuxième maison t’attendait certainement de pied ferme avec le meilleur millésime du paradis et accrochées à sa ceinture, les clefs de l’orgue céleste qui avait été raccordé rien que pour toi. Sans doute avez-vous déjà entamé la bouteille de ce breuvage divin et fredonner quelques notes de musique que tu retranscriras sur les partitions éternelles.

Papa, tout le monde t’appelait « Pierrot » et je n’en connais d’ailleurs pas l’origine exacte. Sans doute avais-tu gardé cette image et cette âme pure d’enfant qui fait que l’on continue à appeler quelqu’un par son diminutif. N’étais-tu pas aussi pour beaucoup l’ami pierrot chez qui l’on allait frapper à la porte car la chandelle était morte et qu’on avait plus de feu. Peut-être étais-tu aussi sous certains aspects le Pierrot de la commedia d’el arte honnête, drôle, rêveur voire parfois distrait ? Tu as été sans doute un peu de tout cela.

Tu as été PIERROT L’EPOUX :
Tu as toujours été un mari exemplaire et tu formais avec maman une cellule unique débordante d’amour, de tendresse et de complicité. Vous vous connaissiez sur le bout des ongles et vous vous aimiez de plus en plus. Un regard, un sourire, un froncement de sourcil suffisaient à décrire, sans mots dire, ce que vous ressentiez l’un l’autre. Mari aimant et très attentionné tu te souciais à chaque instant du bonheur de maman. Tu m’as toujours épaté. Quel est le mari qui peut se targuer d’avoir apporter chaque jour à son épouse le petit déjeuner au lit. Tu le faisais et avec cœur. Ces petits gestes sans cesse répétés rendaient votre amour invincible. Combien de fois ne m’as-tu pas dit, avec les mots qui t’étaient uniques et si profonds de sens, combien tu aimais maman. Une moitié d’elle s’en est allée mais je suis persuadé que de là-haut tu l’aides déjà à affronter ce vide matériel. Sois assuré de notre soutien envers elle, nous l’aimons et l’aideront tous à adoucir son chagrin et sa peine du mieux possible.

Tu étais aussi PIERROT PAPA :

Depuis toujours, j’ai noué avec toi des relations intenses et dans ma plus tendre enfance parfois fusionnelles. Enfant, je t’accompagnais partout où tu allais. Là où tu étais, j’étais. Lors des moments difficiles que j’ai vécus ces derniers mois, nous avons encore resserré les liens qui nous unissaient. J’avais encore besoin de toi. Tu étais mon repère et ma bouée lors des tempêtes, mon confident et tu avais toujours les mots si justes pour me réconforter. La relation père-fils que nous avons eue est indéfinissable et est un trésor que je garde bien précieusement au fond de mon cœur.
Tu as été pour nous quatre un père exemplaire qui a su nous inculquer les vraies valeurs de la vie usant d’un savant dosage dont tu avais le secret entre autorité, amour et tendresse. Tu nous as inondé de ta bonté et sois en remercié.
Nous tenterons, tous les quatre, de suivre ton exemple dans notre rôle de parent.
Sache déjà que chaque objet que tu as touché n’a pas perdu son âme (tes petits mots, tes pense-bêtes, tes objets emballés ou mis sous enveloppe un peu partout dans la maison), ils ont chacun un parfum de souvenirs joyeux en ta compagnie mais ne nous en veux pas si une larme nous échappe furtivement du coin de l’œil en pensant à toi.
Tu étais, ne t’en déplaises, le patriarche d’une famille très unie et que as su garder très unie. Nous regretterons amèrement le bon repas et la bonne bouteille de vin dominicale en ta compagnie mais sache que même si ta place à table reste résolument vide tu seras toujours dans nos cœurs et nos pensées.

Tu étais aussi PIERROT BON-PAPA OU PAPY :
Tu as endossé ce rôle avec maîtrise, sans fioriture et avec toute la bonté dont tu avais le secret. Ton rêve était de connaître tous tes petits enfants. Tu en as connu six et tu te délectais de chaque moment en leur présence. Tu avais ce don de l’alchimie entre autorité et tendresse. Ils t’aimaient et te respectaient. Certains ne réalisent pas encore bien ton départ, croyant que tu es simplement endormi mais les jours qui passent les amèneront à se demander la raison de ce sommeil si profond. Ils comprendront alors la signification du mot absence. Ils garderont de toi un souvenir toujours empreint d’amour et de bienveillance à leur égard. Certains se souviendront très certainement des chemins de campagne et de forêt que tu empruntais avec eux avec comme récompense à la fin du parcours la crème glacée tant attendue. Ces promenades n’étaient pas de simples randonnées, elles étaient agrémentées d’explications en tout genre sur les mystères de la nature. Sans doute leur as-tu déjà transmis le goût du beau et de la forêt.
Tu as été PIERROT « Monsieur le Maître »
Tu étais un instituteur savant et pragmatique. On comptait avec des marrons plutôt que des cubes. Pédagogue de la vie plutôt que des matières, tes connaissances étendues dans différents domaines faisaient de toi un instituteur renommé. Après avoir repris le flambeau de grand-papa tu as eu enfin ton école.
Ton école, ta chère petite classe. Je me souviens encore de tes doigts et de ton veston blanchis par la craie. Tu aimais remplir ton tableau de ta belle écriture et tu transmettais avec bonheur ton savoir via ce support. Pas de photocopie disais-tu toujours. Cela tue l’écriture.
Tu as aimé ton métier tu l’avais choisi. Tu as inculqué à toutes les petites têtes blondes qui sont passées entre tes mains le sens de l’effort, l’esprit de recherche, le goût de la découverte, l’apprentissage du raisonnement, la clarté dans les idées et le goût de la nature. Qui ne se souvient pas de ces promenades effrénées dans les bois de Dochamps ou Bergister où nous apprenions le nom des fleurs, des arbres, des oiseaux et des insectes. Personne n’a oublié ces petites boites de cigares dans lesquelles nous devions trouver et ranger les fruits d’automne. El les fameux herbiers qui nous menaient par monts et par vaux à la quête de la feuille introuvable. Autoritaire et attentifs au moins doués, tu nous as appris la VIE et la VERITE, ce pain dont l’âme se nourrit. Tous tes élèves t’en sont reconnaissants.

Tu étais aussi PIERROT L’ARTISTE :

Musicien, peintre et poète. Que ne savais-tu pas faire ?

La musique t’a accompagné tout au long de la vie. Elle était ton havre de paix et ta nourriture spirituelle. L’orgue de l’église est un peu orphelin et n’aura plus le plaisir sensuel de sentir tes doigts mélodieux sur son clavier. Que d’heures tu y as déjà passées.
Mélomane averti, les compositeurs baroques n’avaient plus de secrets pour toi. La chaîne stéréo était branchée du soir au matin. On entendait la musique jusque dans la cours de récréation. Malgré les dizaines de cd que tu possédais, tu arrivais encore à enregistrer toutes les prestations du concours Reine Elisabeth tant ta soif de musique était intense.

La peinture : tu as d’abord commencé l’huile que tu as vite abandonnée. Ton dada c’était l’aquarelle. Amoureux éperdu de ton Ardenne natale tu l’as si bien décrite dans ses paysages et sous toutes ses coutures. Elles nous rappellent les senteurs de la forêt, l’odeur du foin, les matins frileux, les brumes automnales et la rudesse des hivers. Oui la nature t’interpellait et surtout la forêt, endroit mystérieux qui parle au tendres, aux gens simples et à ceux qui ont du vague à l’âme. Tes repères favoris étaient la « craweye hesse », hêtre centenaire et courbaturé par les années que tu ne manquais pas d’admirer à chaque passage et « Li Creux Sint Pîre » cette croix plantée en plein bois supportant un vieux « bondieu » buriné par le temps et les intempéries. Tu t’arrêtais pour méditer.

Poète : facette un peu plus méconnue de tes talents d’artiste, tu as compilé dans un livre les textes écrits tout au long de ta vie. Il est intitulé « visages de l’Ardenne ». Tu étais un peu le Pagnol de l’Ardenne et tu avais les mots justes pour décrire ce que tu percevais à tel point qu’on avait l’impression, en te lisant, de sentir les champignons des bois et les aiguilles de sapin.

Tu étais aussi et j’en terminerai là PIERROT LE JOYEUX ET L’HOMME DE BONNE RENCONTRE :
Quiconque te côtoyait percevait immédiatement chez toi cette gaieté de vivre et ce besoin de contact humain. Tu étais un homme chaleureux et de conviction qui pouvait passer d’une conversation très sérieuse à une petite blague parfois épicée. Tes amis comptaient beaucoup pour toi. Ton ami de toujours « FEUMAIT » avec qui tu aimais discuter de tout et de rien. Tes amis Roger et André avec qui tu as passé tellement d’heures au football assis à cette table entrain de siroter votre petite bière. Le football n’était pas ta tasse de thé mais te permettait d’assouvir tes envies, celles de communiquer.
Tu étais encore en pleine forme à la fête à Dochamps il y a une semaine. De mémoire de Dochamptois, nul ne t’avait vu aussi joyeux depuis très longtemps. J’ai bu un dernier verre avec toi, j’aurais souhaité que ce ne soit pas le dernier…Comment aurais-je pu imaginer que c’était le verre de la dernière cène ? Hélas, la vie est ainsi faite.

Tu vas reposer bientôt dans ta terre d’Ardenne que tu as tant aimée en face de ta maison qui t’a vu naître et sous le regard bienveillant de maman. Si tu tournes un peu les yeux tu verras ta chère école pour qui tu as tant donné. Les cloches de ton église te rappelleront le temps qui passe ici et qui nous rapprochent de toi.

Maintenant, je te dis au revoir papa. Tu seras toujours dans nos pensées et n’oublierons jamais les bons moments passé ensemble. Nous veillerons à maman.
Je suis si fier d’avoir été ton fils et essayerait chaque jour de le mériter. Tu es encore là pour m’indiquer la voie à suivre. Je t’embrasse tendrement.

Pascal

Texte lu par Pascal lors des funérailles de son papa

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