La petite histoire de Hans et Perpétue à Houffalize

écrit par ReneDislaire
le 24/01/2020

I Les pérégrinations de Hans de 1939 à 1944
En 1939 Hans était tailleur à Hanovre, dans le nord de l’Allemagne. Un modeste tailleur bien vu dans son quartier. Il avait vingt-cinq ans quand il eut son premier enfant, Greta ; il n’en eut jamais d’autre. Organiste à l’église luthérienne, le dimanche matin il initiait quelques garçons au solfège : il les préparait ainsi pour chanter ensuite dans la chorale.
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En septembre 1939 Hans fut enrôlé dans la Wehrmacht, l’armée allemande, pour envahir la Pologne. C’était juste, avait dit le Führer Adolf Hitler, et Hans l’avait bien expliqué à Greta, pour y aller exploiter des mines de charbon, car l’Allemagne n’en avait plus sur son territoire pour se chauffer l’hiver. Greta était fière de son papa et elle trouvait beau le petit drapeau qu’il lui avait offert, une croix gammée noire dans un rond blanc au milieu d’un carré rouge vif.
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C’est en Pologne que Hans vit pour la première fois des morts au combat de tout près. Des Polonais hurlants dont le sang giclait, déchiquetés par les bombardements de l’aviation allemande, la Luftwaffe. Il en eut des hauts le cœur, Hans qui aimait tant Beethoven, mais c’était pour la bonne cause qu’il faisait la guerre. Et comme tous les soldats, il se galvanisait ensuite en chantant au pas des marches guerrières.
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Pendant 5 ans, Hans fut transbahuté dans les régiments de la Wehrmacht sur tous les fronts.
En mai 1940, sous les ordres du Feldmarschall von Rundstedt qu’il avait déjà servi en Pologne, il engageait le combat contre les Chasseurs Ardennais dans la région de Martelange (la campagne des 18 jours en Belgique), puis découvrit la mer du Nord aux environs de Dunkerque. Toujours victorieux.
Puis jusqu’en 1942, sous l’autorité du Generalfeldmarschall, Rommel la bataille du désert : des mois sous la chaleur torride du sec environnement saharien, où se faisait souvent rare le ravitaillement en eau, en nourriture et en médicaments.
En 1942 /1943, bataille de Stalingrad et du front de l’Est. Hans en sortit anéanti, survivant par miracle et au froid, et à la famine, et aux marches forcées des jours et des nuits sans sommeil, et aux décharges permanentes de la formidable artillerie de l’armée russe. Et à la défaite. L’enfer durant des mois dans la neige qui n’était jamais blanche : noire de retombées des agressions et rouge du sang des hommes des deux camps. Des combats où les morts se comptent par dizaines de millions.
Il prit part à la bataille d’Italie.
Puis ce fut la débâcle de Normandie, après le débarquement du 6 juin 1944. Chassés de France par les troupes alliées de la Libération, Hans et ses compagnons regagnèrent le Heimat, le territoire de la mère patrie allemande. Le comble de l’humiliation pour le Führer qui, génie devenu fou, et contre l’avis de ses généraux conscients de ce que la guerre était perdue, décida l’Offensive des Ardennes.

II L’Offensive : Houffalize se prépare à fêter Noël
Sous les ordres du Generalfeldmarschall von Rundstedt comme en Pologne et comme en Ardenne il y a cinq ans mais sans plus y croire, Hans entra à Houffalize, le mardi 19 décembre 1944, par la route de Bastogne.
Houffalize est une belle petite ville comme il n’en existe pas dans la plaine du nord de l’Allemagne.
Un charmant décor de vallée enneigé traversée par une rivière que l’hiver avait rendue torrentueuse. Les piétons, bien emmitouflés, se déplaçaient au ralenti sur les trottoirs glissants de la dernière semaine de l’avent. C’était dans six jours Noël.
Certes on remarquait un pont provisoire parmi les rares traces de la Libération par les Alliés en septembre.
Mais des sapins décorés ornaient les rues, les vitrines étaient garnies et celles des pâtissiers mettaient en appétit avec des bûches au chocolat américain, ce chocolat dont on avait été privé pendant cinq ans.
Les cafés et les hôtels restaurants avaient fait provision de fûts de bière et de vins de Moselle.
Dans le menu des réveillons étaient proposés des écrevisses et des cuisses de grenouille ainsi que des champignons cueillis dans les champs, spécialités locales conservées dans des Weck sur les garde-manger.
Et dans les familles nombreuses on se réjouissait de savourer les meilleurs plats de cochonnailles fournies par le porc engraissé dans la remise de chaque maison et que l'on avait sacrifié devant la porte en présence de tous les enfants du voisinage. Chez d'autres, c'était du lapin nourri par les enfants qui avaient été cueillir aux salades un jour sur deux après l'école.

III Hans prend ses quartiers à Houffalize
Le lundi 18 décembre 1944, les soldats américains avaient quitté la ville furtivement, eux qui depuis la grande Libération étaient là comme garants de la sécurité de la population. Levé le camp sans prévenir le bourgmestre, malgré la promesse que le commandant lui avait faite la veille, en précisant naïvement -mais était-ce naïvement ? - que l’éventualité du retour des Allemands était à exclure.
Voici une ville laissée en plan avec ses habitants sans nouvelles fiables de qui et d’où que ce soit : il n’y avait plus d’électricité, donc pas de TSF (radio). Que dire du téléphone. Et que croire des fuyards en transit...
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Mardi 19. Houffalize est une ville offerte à l’arrivée des Allemands.
Surprise : la soldatesque teutonne ne payait pas de mine. Plus rien de la superbe qu’on leur connaissait. Vraiment rien de la rutilance de la campagne des 18 jours.
Hans, comme ses compagnons déjà bien engagés dans la trentaine, paraissait 20 ans de plus que son âge. Çà et là pour rafraîchir la troupe, quelques écoliers bien blonds et aux dents blanches arrogantes dans des uniformes mal ajustés. Des hommes exténués plutôt bon papa d’un côté, et de l’autre des jeunes gens inexpérimentés le regard effarant.
Sous-alimenté depuis des années notre tailleur de Hanovre présentait un visage livide, décharné, les yeux renfoncés dans les orbites de par les horreurs qu’il avait traversées.
Ah ! Tous ces vieux de la Wehrmacht, les vêtements parfois dépareillés, qui marchaient claudiquant d’au moins une jambe, les pieds chaussés de bottes délabrées en accordéon.
Si ces hommes défilaient derrière des tanks impressionnants, tout le reste du charroi était brinquebalant, obsolète, avarié par des milliers de kilomètres endurés dans les pires conditions. Une mécanique cacophonique.
Houffalize, ville offerte, Houffalize, ville morte. Plus Noël approchait, plus elle se vidait de ses habitants, partis en quête de refuge ailleurs.
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Hans trouva à se loger dans une maison que des Américains avaient quittée précipitamment. Il partageait sa chambre avec Sepp, un ouvrier de brasserie de Munich.
Hans et Sepp aimaient se promener à Houffalize. Hans le protestant austère de Hanovre appréciait une cité pittoresque dont sa région monotone était dépourvue, et Sepp le catholique jovial retrouvait un coin de sa Bavière bucolique.
Mais surtout, Hans et Sepp aimaient les enfants. Depuis cinq ans, ils étaient privés des leurs.
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Pas évident de sympathiser avec des enfants sous les yeux de leurs parents dont on est l’ennemi redoutable depuis cinq ans. Quand on porte l’uniforme et qu’on parle la langue synonymes de barbarie.
Les Américains avaient quitté leur chambre à la hâte en laissant dans une armoire des sucreries : du chocolat, des bonbons, des barres de gaufres, des chewing-gums, des boîtes d’abricot en conserve.
Ni Hans ni Sepp n'en auraient goûté, eux dont les enfants étaient dépourvus de toute friandise, qu’ils savaient mal nourris et malheureux à Hanovre et Munich depuis le début de la guerre.

Comment se faire accepter distribuant aux enfants houffalois des gâteries avec sur les mains le sang de leurs semblables de l’Atlantique à l’Oural et au Maghreb méditerranéen ?
Car Hans l’avait compris depuis longtemps : ce n’était pas pour chauffer son peuple avec du charbon de Pologne que le Führer avait conduit son pays à sa perte. Il avait multiplié au quotidien des crimes contre l’humanité au nom d’une inhumaine doctrine et mu par sa folie génialement contagieuse.
Hans le simple et brave tailleur organiste de Hanovre qui initiait les enfants au solfège les dimanches matin avait honte de ce qu’il était.

IV Le Noël maudit
Le jour de Noël Houffalize allait faire connaissance des bombardiers bourreaux venus d’Angleterre, qui lui fourniront à Saint-Roch son premier lot de victimes à inhumer.
Et c’est à partir de ce maudit 25 décembre que les Houffalois s’engouffrèrent en masse dans le refuge de quelques abris hospitaliers appropriés, à la guerre comme à la guerre. Les plus populeux, et même surpeuplés, étaient ancrés dans le centre-ville : tout profit psychologique et logistique. Les caves de la tannerie Poncin et celle dite de la cour de l'abbaye (presbytère) ; l’écurie d’Henri Maréchal où, sauf un seul rescapé, fut immolée sa nombreuse famille. Ce sera le 6 janvier.
La famille Maréchal, malédiction à rapprocher de celle de la famille Wuillemote entassée sur la route de Bastogne : le 26 décembre, des huit membres de la famille, seuls deux enfants survivront.
Tous abris qui s’avéreront n’avoir été que de séduisants sépulcres.
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On a estimé qu’entre 350 et 400 Houffalois étaient demeurés dans la ville, le sinistre jour du 6 janvier. Un millier s’était donc enfui.
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Il y a ceux qui avaient opté pour un point de chute dans les villages avoisinants, notamment au nord de la ville : Taverneux, Fontenaille, Mont. Les habitants de Bonnerue, Engreux et de Cetturu firent également preuve d’une héroïque grandeur d’âme. Sans oublier la famille Lambin, dans un écart, le bien nommé Ermitage.
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D‘autres Houffalois étaient parvenus, avec le secours d’un camion au gazogène, à atteindre un accueil dans de la famille plus lointaine, dans le Namurois, à Liège et Bruxelles, où la sécurité leur fut garantie, si ce n’est lorsque ces deux grandes villes furent épisodiquement la cible des V2.
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Puis il y a ceux qui n’eurent d’autre choix que le comble de l’inconfort dans les bois des alentours. Warivenne, au confluent de l’Ourthe et du ruisseau de Cetturu, accessible uniquement par un long chemin ici de terre, là rocailleux, à plusieurs kilomètres de la vie humaine la plus proche, offrait le brise-vent d’affleurements schisteux.
Des abords du vieux chemin escarpé de Bonnerue en passant par le petit pont de Suhet, on pouvait tirer avantage de sapinières et de feuillus : les résineux drus, parfaits pour une protection visuelle y compris de la fumée des feux en plein air, les hêtraies receleur d’un tapis de sol qu’on disposait sur une hutte de branchages en lasagne avec de la paille chapardée dans des hangars proches des fermes.
Ceux qu’on appellera plus tard les hommes des bois vivaient dans l’invivable : la neige et un froid largement sous zéro, l’éloignement de victuailles. Pour boire, on suçait des glaçons. Pour manger, les hommes les plus valides, plusieurs heures de marche dans la neige, prenaient tous les risques pour aller rabioter dans les fermes surpeuplées et besogneuses. Pour le reste, jamais des vieillards égrotants n’ont autant souffert d’être des boulets au pied, se sentant fardeaux encombrants et improductifs parasites.
Pour ces hommes des bois, en alerte permanente sous les feux de l’artillerie alliée vers Houffalize, les seuls moments de pénible et honteuse décompression étaient quand la nuit ils voyaient au loin le ciel ébloui : Houffalize était bombardée, pas eux.

V Hans rencontre des Houffalois
Peut-on dire qu’il existait une compassion, chez les Houffalois et les Allemands qui se côtoyaient tous les jours, qui fût réciproque ?
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Sans qu’ils y soient tenus, Hans et Sepp visitaient à l’heure de la pénombre les abris souterrains du centre de la ville. Ils contrôlaient l’état des soupiraux et de quelques ouvertures de fortune spécialement aménagées afin de garantir une sortie d’air tant que faire se peut lors du soufflement des explosions des bombes apocalyptiques. Il arrivait en effet que le froid justifie, la journée, d’obturer partiellement ces bouches.
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Le matin, ils faisaient une tournée d’examen des étançonnages pour indiquer aux hommes comment pallier d’éventuels dégâts. À ces Houffalois qui, surtout devant leurs femmes, exprimaient se sentir dévalués, Hans et Sepp dans un jeu de rôle, accroupis, indiquant d’une main les étançons, et de l’autre couvrant leur tête en ne laissant apparaître que l’index et le majeur, dardâchaient : Wir, zwei Jahre Stalingrad, auch Bombardierung. Zwei Jahre ! Nous autres à Stalingrad, pendant deux ans, oui deux ans, nous avons déjà été bombardés.
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Un avant-midi, recueillis devant les couvertures enveloppant deux victimes, on récitait le chapelet. Sur la pointe des pieds, Hans et Sepp s’approchèrent, nu tête, demeurant en retrait du cercle. Deux femmes s’écartèrent, les Allemands se sentirent invités à faire un pas en avant. Après quelques « Je vous salue Marie » Sepp, il fallait l’oser, se rallia d’une façon de moins en moins inaudible au répons, et dans sa langue : Heilige Maria, Mutter Gottes, Bitte für uns Sünder… (Sainte Marie, mère de Dieu pauvres pêcheurs…) Hans, le luthérien, priait en silence et les yeux clos.

VI Le SS doryphore
Si les soldats allemands du gros de la troupe faisaient preuve d’altruisme et de bienveillance dans les caves comme en ville, il n’en était pas de même des S.S., dont on aurait préféré ne jamais voir que leurs talons, si tant est qu’il fallait qu’on les voie.
Les gens disaient SS ou GESTAPO, pour eux c’était du pareil au même sinon que SS était un mot, semble-il, moins effrayant.
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L’un d’eux, au visage d’alcoolique qu’il était et pas un peu, entrait plusieurs fois par semaine dans la plus grande cave, revolver au poing. Dans l’espace confiné d’un sous-sol mal éclairé, ça impressionne.
On savait d’avance pourquoi il venait.
Il levait la main gauche en montrant ses cinq doigts : fünf Mädchen, Kartoffeln « . Cinq jeunes filles, pommes de terre ».
Il venait chercher cinq jeunes filles pour éplucher les pommes de terre, base de la nourriture de l’armée allemande. Les noms moqueurs ne manquaient pas pour désigner ces soldats occupants ; l’un d’entre eux était « doryphore », un insecte calamiteux parasite du tubercule.
Et cinq jeunes filles volontaires devaient le suivre. Et il y avait intérêt à ce qu’il y en ait cinq, sans hésitation aucune.
Elles devaient alors précéder le SS jusque chez Nestor Lesnino, au-dessus de la ville : c’était là leur atelier d’épluchage.
Bien sûr que pour l’Allemand, c’était son droit, et pour les jeunes filles, c’était une obligation : par temps de guerre, il faut savoir être docile. Mais ça n’aurait contrarié personne si le SS qui les escortait n’avait pas eu un revolver au poing.
Ce SS était mal vu aussi bien des Houffalois que des Allemands qui, outre d’en avoir peur eux-mêmes, en avaient honte
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Une rumeur fondée était qu’il existait une grosse chamaillerie entre le notaire Urbin-Choffray et notre SS doryphore. Le notaire habitait une imposante bâtisse cossue on ne peut plus au centre, là où sera installée la banque Fortis au début du XXIe siècle. Il apparaissait comme étant l’homme le plus riche de la ville. Son immeuble, désaffecté depuis le sinistre de l’Offensive, en fut la dernière ruine, offrant à la vue des passants des spectaculaires stigmates, vestiges des tirs d’artillerie qui l’avaient criblé lors des bombardements.
Comme le notaire, socialement très distant, n’était pas l’homme à aller s’épancher dans les cafés ou à la sortie de la grand-messe, on n’a jamais eu que des conjectures à propos de leur dispute.
Semble-t-il que l’Allemand rackettait le notaire en exigeant qu’il lui fournisse sa ration quotidienne d’alcool.
Mais comme disaient les Houffalois goguenards : ça ni nos r’louk nin çou ki gn’a inter di zèls deûs, mès i vâ mî ki ça sèye avou l’notêre k’avou onk di nos-ôtes« . Cela ne nous regarde pas ce qu’il y a entre eux deux, mais il vaut mieux que ce soit avec le notaire qu’avec l'un d'entre nous autres.

VII Le Doyen Georges
Reste que Hans ne savait comment s’y prendre pour que les friandises laissées par les Gi soient distribuées aux enfants.
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Il y avait un homme dans la ville, le doyen Georges, l’âme de la population des caves.
Durant le mois qu’a duré l’offensive, a-t-il une seule fois enlevé sa soutane pour dormir ? Non, il était jour et nuit sur la brèche, et c’est à croire que Dieu lui avait donné la grâce de l’ubiquité.
Omniprésent, polyvalent. Il est difficile de comprendre aujourd’hui le poids de la religion à l’époque, les responsabilités que cet homme avait entre les mains, la confiance que les gens mettaient en lui : jamais il n’avait le droit de faillir.
Chaque jour sa soutane se souillait davantage. Couverte des poussières des retombées des bombardements, des bâtiments démantelés où il lui fallait pénétrer parmi des murs qui s’effondraient érodés par le feu. Son ample vêtement noir était mité d’accrocs, tous les boutons en-dessous de ses genoux étaient arrachés d‘avoir enjambé les tas de décombres qui obstruaient les routes. Çà et là, des zones plus claires, auréolées : c’était d’y avoir lavé le sang des blessés qu’il avait manipulés.
Le sacerdoce lui conférait de réconforter ses ouailles effondrées devant les cadavres des membres de leurs familles ; de distribuer aux grands blessés la communion, qui s’appelait en la circonstance le saint viatique ; de répandre des huiles consacrées, l’extrême onction, sur le front des agonisants. Ce qu’on n’apprenait pas au séminaire au service de 350 personnes simultanément.

VIII L’affection de Hans pour la petite Perpétue
C’est à lui que Hans s’adressa pour demander conseil. La chose étant difficile à traiter, le doyen héla un Houffalois qui connaissait l’allemand, Monsieur Ubachs, ancien propriétaire de l’hôtel des Postes.
Hans expliqua qu’il avait des friandises pour les enfants, mais qu’il ne souhaitait pas que le visage d’un Allemand soit lié à ce don.
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Hans se renseigna également sur une petite fille, qui ressemblait à la sienne, Greta, laissée à Hanovre. II avait eu pour elle des regards d’affection lorsqu’il visitait son abri où, assise sur une couverture pliée en deux qui lui servait de couche, elle coloriait des dessins. L’interprète lui confia qu’elle s’appelait Perpétue, et sa mère Félicité. Son père, piégé à la Kommandantur d’Arlon, n’avait pas pu échapper à la déportation vers le travail obligatoire en Allemagne, la Werbestelle, que les gens appelaient ouèrbèstèle. Un travail de forçat dont peu sont revenus vivants, organisé par celui qu’on appela le négrier de l’Europe, Fritz Sauckel, qui sera pendu sur un jugement du tribunal de Nuremberg.
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D’autant plus que Félicité, la mère, était douloureusement privée de son mari, Hans le puritain ne tenait pas à ce que l’on jasât contre cette femme en raison de ses sentiments envers sa fille.
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Le doyen Georges fit s’approcher Joseph Ricaille, qui s’était improvisé infirmier et n’était jamais loin.
C’était un homme de conviction dont le visage exprimait la bonté, toujours disponible. Il aurait pu jouer les bons offices : que les chocolats passent dans les mains des enfants sans irriter qui que ce soit parmi les grandes personnes.
Le doyen le prit par le bras. Comme on n’était pas loin de l’église, et pour le valoriser, il pointa l’index de l’autre main sur l’édifice, et le présenta à Hans en disant : c’est l’organiste de notre église. Le Hanovrien comprit bien sûr le mot Organist et aussitôt son visage s’épanouit. Ich, auch Organist, in Hanover (moi, également, organiste, à Hanovre). Et spontanément chacun d’eux se pencha vers l’autre avec un respect non feint. Une certaine gêne chez Hans qui exprimait : « si tous les hommes étaient musiciens je ne vous saluerais pas avec sur les épaules un uniforme infâmant. C’est la première fois depuis 5 ans que Hans donnait la main à quelqu’un.
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On s’arrangea : Joseph donnerait les gourmandises aux parents comme objets trouvés, sans dire par qui, au départ des Américains.
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Hardiment, Hans s’adressa à l’interprète en disant qu’il était tailleur, et qu’il aimerait confectionner une poupée pour Perpétue, la petite fille qui avait l’âge de la sienne. Mais il fallait la lui offrir avec la même discrétion quant à son origine.
Sepp intervint. Pas une poupée, camarade luthérien, ici c’est comme en Bavière, les gens sont catholiques, fais-lui un roi mage, c’est leur fête le 6 janvier.
Ainsi fut-il convenu.
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Le lendemain Hans se présentait à l’atelier de la grand-rue pour rencontrer Nelly Simon qui partageait ses journées entre apprentie couturière et auxiliaire de la Croix Rouge. Il en sortit avec un prêt de ciseaux et quelques aiguilles, ainsi que du fil noir.

IX Hans et Sepp, petit tour de ville
Hans et Sepp commençaient à bien connaître Houffalize et ses habitants réduits à la portion congrue.
De l’étoffe, il suffisait de se servir parmi les voilages et rideaux à dégager parmi les gravats. Restait la matière pour farcir le vêtement du roi mage qu’il allait coudre : Hans avait sa petite idée.
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Avec son camarade, Il remonta la grand-rue, les escaliers des deux fossés étant impraticables. Les fossés : ainsi nomme-t-on à Houffalize les raides raccourcis entre la grand-rue et la Ville-Basse.
Le grand fossé, en face de l’actuel hôtel de ville, était un amoncellement des éboulis de l’hospice dévasté par des bombes incendiaires. On était parvenu à évacuer les pensionnaires à temps vers les caves du fond de la ville, sinon deux d’entre eux qui périrent dans les flammes.
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Entre Noël et nouvel an, c’est la partie sud de la ville qui fut touchée. Chéravoie, St-Roch, la Gare, route de Bastogne, place des Tilleuls.
C’est de jour qu’échangeaient leurs décharges l’aviation alliée et la défense antiaérienne allemande dont les effectifs étaient disposés à de nombreux endroits.
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Les deux Allemands croisèrent et saluèrent Camille Jacqmin, un véritable passe-muraille. Parmi les profanes, il fut l’homme le plus utile, peut-être, de l’Offensive. On le vit dégager en les hissant par le soupirail vingt-six personnes de la cave de Monsieur Daulne tout juste bombardée. Il approvisionna en viande la communauté houffaloise par on ne sait quel jeu de relations dans les villages. Il s’exposa à la mitraille pour des missions de messager nocturne. Il contint l’émotion de découvrir le plein de morts dans les caves sans perturber la poursuite de ses besognes périlleuses.
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Ils baissèrent les yeux en apercevant le Docteur Verheggen sortir de la maison du pied de St-Roch, suivant un brancard porté par Renée Lambin et Joseph Ricaille.
Que penser du Docteur Verheggen, un homme débonnaire et taiseux, seul médecin à Houffalize, qui ne s’attendait jamais à devenir urgentiste de guerre dans la ville qui aura le plus souffert dans la bataille des Ardennes…
Pas le moindre embryon d’hôpital de campagne, pas d’assistant spécialisé. Accéder aux patients par des routes qui n’existaient plus, sans éclairage dès la tombée des nuits de fin décembre. Pas de téléphone : que des coursiers qui le traquaient au besoin pour l’alerter qu’on mourait ici ou là, route de Bastogne ou Bois des Moines, et pas d’instruments adéquats pour porter secours, ni médicaments, ni surtout anesthésiants ni morphine. Une silhouette caractéristique : la trousse dans une main, l’autre bras tendu pour chercher un équilibre sur de la neige invisiblement verglacée.
On ne connaîtra jamais ce qu’il a vécu, un vécu pour le reste indicible. Une heure du Docteur Verheggen aurait suffi à vous traumatiser pour le restant de toute une vie. Peut-être sa future passion pour l’ornithologie palliera-t-elle les séquelles de l’adversité éprouvée.
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Hans et Sepp entendirent le Docteur donner rendez-vous aux brancardiers à la tannerie Poncin. Et comment, en dix jours à Houffalize, n’auraient-ils pas compris les mots tannerie Poncin ?

Ah! La tannerie dont la cave hébergeait plus de cent personnes. Au fond, la morgue. Juste avant, les blessés : plus ils étaient considérés graves, plus près des morts les avait-on installés, lugubre prévoyance pour quand ils basculeraient dans l’au-delà. Pêle-mêle ceux qui gémissaient et ceux qui criaient. Ceux qui subitement hurlaient en transe, qu’un cauchemar venait de réveiller.
La cave de la tannerie ! Par séquences, de fulgurantes lueurs traversaient les soupiraux, suivies de détonations, puis de vibrations. Une tabagie opaque peinait à atténuer les odeurs des cadavres mêlées aux émanations psychédéliques de l’infirmerie. Moments de silence en alternance avec des moments de prière. Ceux qui grelottaient de fièvre. Les coliques, les diarrhées, la diphtérie. Les vieillards transis qu’on venait de ramener en désespoir de cause de leurs huttes dans la forêt. Ceux à qui il fallait refuser l’accès, à défaut de place.
À l’entrée, le pétrin où Madame Gadisseux mettait la pâte à lever dans un air relativement attiédi par la chaleur animale des occupants, pétrin qu’on ressortirait une fois le travail terminé pour regagner l’espace d’un grabat.

*
Après avoir emprunté la Chéravoie et la rue Porte à l’Eau, Hans et Sepp arrivèrent à la gare du tram. Sur la place, il y avait la maison de Fernand Dislaire, un menuisier connu pour son tempérament placide et taquin. Hans frappa à la porte. La femme vint ouvrir : je vais chercher mon homme , dit-elle sans préambule.
Lorsque celui-ci rentra dans la cuisine, soulagée, elle demanda :
- K’èst vlint-i ? Que voulaient-ils ?
- Ô ! Jusse one cayote di rututus. Oh! Juste un sachet de copeaux.

X Perpétue reçoit son roi mage
Le 5 janvier 1945 au matin, Hans et Joseph Ricaille se rencontraient au Crucifix, le carrefour au bas de Houffalize.
Hans lui remit le présent bourré des copeaux emballé dans du papier kraft tout chiffonné.
Apparut Mademoiselle Choffray.
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Mademoiselle Choffray était la présidente de la Croix Rouge. Belle femme au port comme aristocratique, elle donnait l’image de la bienveillance et de l’autorité naturelle.
Durant toute l’offensive, elle dirigea la Croix rouge avec maestria. D’une influence discrète, elle connaissait tout de la clandestinité. Respectée des uns comme des autres, elle parlait d’égal à égal avec les officiers allemands.
Joseph Ricaille avait obtenu de Mademoiselle Choffray que ce soit elle qui remette en main propre la figurine du roi mage à Félicité, qu’il avait prévenue. Mademoiselle Choffray voudrait te parler demain matin, tiens-toi prête ».
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La mère de Perpétue attendait à l’entrée de son abri, tout en affaire.
Joseph précédait celle qu’il présenta en sa qualité de présidente de la Croix Rouge, ce qui accrut le trouble de la jeune femme.
Voilà, Félicité, j’ai un cadeau pour l’Épiphanie de la petite. Je l’ai reçu il y a quelques jours, et je me suis dit que ça lui revenait. À elle et à vous. Vous êtes une femme méritante exemplaire, et d’autant plus que vous vivez une situation encore plus pénible que les autres : votre mari en Allemagne.
Félicité ouvrit le paquet. Un joli roi mage brillant neuf, vêtu d’une mise couleur ocre et survêtu d’une grande cape en velours pourpre. La couronne était classique : des petites pointes jaune or pour cerner la tête.
*
Tout émue elle appela Perpétue. Perpétue n’avait jamais vu Mademoiselle Choffray de si près. La mère
rendit la poupée à la notable houffaloise, afin que la gamine reçût la figurine comme remise par la prestigieuse reine Élisabeth au cours d'une cérémonie protocolaire.
- Perpétue, je te remets une figurine d’un roi mage, c’est la fête des Rois demain. Comment l’appelleras-tu ?
- Balthazar, à cause de la myrrhe
répondit l’enfant.
*
Joseph Ricaille, homme d’une grande culture biblique, pensa : pourquoi donc sans hésiter a-t-elle choisi le roi qui offrit de la myrrhe à Jésus ? . Le symbolisme de cet onguent lui inspira une réflexion qu’il considérera plus tard coupable : la myrrhe chez les juifs était un onguent dont on oignait les agonisants afin d’alléger leurs souffrances, et aussi afin de les embaumer pour leur voyage vers l’au-delà. Le Jésus enfant n’aurait pu faire usage de myrrhe qu'avant la crucifixion, quand on lui en offrit à boire, coupée de vin.
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La mère, toute secouée, fit la formule de circonstance : Perpétue, tu pourras bien y faire attention, à ton roi mage Balthazar. Et tu as bien dit merci à Mademoiselle Choffray ?.
De loin, Hans avait suivi la scène, confondant dans son regard humide la petite Perpétue et sa fille Greta.

XI Hans, Félicité et Perpétue. La fin de l'histoire
C’est le lendemain matin 6 janvier qu’eut lieu le grand bombardement. Une lumière dantesque apparut et tout flamboya. Un séisme de fin du monde. Le vacarme des trompettes de l’apocalypse se faisait écho, en se démultipliant, d’un coteau à l’autre de la ville enneigée. Le solennel chaos du jugement dernier s’accomplissait.
*
Couchée sur sa couverture, Perpétue prononça les invocations suivantes, propres aux Houffalois, propres aux enfants houffalois :
Notre-Dame de Forêt, priez pour nous
Notre-Dame de Beauraing, priez pour nous
Notre-Dame de Fatima, priez pour nous.

Elle n’aura pu faire attention à son roi mage que moins de 24 heures. Elle ne l’aura chéri que le temps d’un soupir. Un souffle violent passa, qui paisiblement fit rendre l’esprit à la gamine.
*
Sa mère Félicité ne s’en aperçut pas, aveuglée par des flammes foudroyantes, empêtrée dans la chaleur de la fournaise, la gorge encombrée de fumées corrosives qui gagnaient ses poumons.
Dans la cave tous les diables de l’enfer étaient déchaînés. Embrasée, Félicité se tordait, Félicité se contorsionnait, Félicité hurlait, tandis que la mort faisait son œuvre. Oh ! comme elle avait hâte qu’elle l’embarque, la mort, vers une autre rive !
Cela prit une demi-heure pour que sa vie se consume. Pour qu’elle ne souffrît plus.
***
Au sommet de Saint-Roch, la DCA de la Wehrmacht venait d’abattre un avion allié. Aussitôt la Royal Air Force se mit à la pilonner d’un tapis de bombes, à la mitrailler de toute l’énergie de ses tirailleurs vindicatifs.
Quand Hans tomba, le visage défoncé, sa tête ne tenait plus que par les vertèbres. Un shrapnel fit jaillir ses viscères. Un autre lui arracha les deux mains.
L’organiste de Hanovre demeura à l'abandon gisant couvert de neige des semaines et des semaines. Quand on recueillit ses restes, rien ne permettait plus d’identifier de qui il s’agissait.
On l’inhuma bien plus tard au cimetière allemand de Recogne près de Noville.
Sur la croix de son lopin de tombe il est écrit :
« Nur von Gott bekannt »
«Ici repose un homme dont
Dieu seul connaît le nom
»
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René Dislaire © Houffalize, le 17 janvier 2020
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ADDENDUM
PART DE FICTION, PART DE VÉRITÉ

Hans le tailleur organiste de Hanovre, son ami Sepp de Bavière, la petite Perpétue et sa mère Félicité sont des personnages fictifs.
En fait il y a une histoire romancée, une intrigue bien soft au début, sur laquelle s’articulent des faits réels : c’est une technique bien connue.
La première page sur Hans : c’est le rappel de tout ce qui a précédé l’Offensive : oui, tous ces vieux Allemands livraient leur dernier combat après cinq ans d’enfer sur le front russe de l’est, dans le désert de Libye, dans la campagne d’Italie, au débarquement de Normandie.
Il est de Hanovre notre homme. Luthérien organiste, parfait pour anticiper la poignée de main avec Joseph Ricaille. Mais peut-être aussi, allez savoir, parce que c’est l’année des 200 ans de Beethoven, l’auteur de l’Hymne à la joie, notre hymne d’Européens qui pour la première fois en 75 ans ne se sont pas fait la guerre. Tailleur, une profession qui n’existe plus, pour plonger le lecteur, et particulièrement les jeunes, dans l’époque rétro. Tailleur, aussi, qui anticipe la fin : le cadeau qu’il coud pour la petite Perpétue.
Je n’irai pas aussi loin pour « justifier » les autres personnages fictifs.
Les prénoms de Félicité et Perpétue (qui sont ces saintes ? voir sur le net) se sont imposés parce que je crois qu’il n’y a personne qui ait porté ces prénoms à Houffalize du temps de l’offensive ni après. Étant donné leur mort, ça aurait été trop atroce si cela avait remémoré chez certains quelqu’un de leur famille.
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Mademoiselle Choffray : tout est vrai d’elle, sauf son jeu dans le trio Hans Perpétue Félicité.
Même chose pour Joseph Ricaille : oui, organiste chantre pendant des dizaines d’années, bien vu de tout le monde, il s’est bien acquitté du travail d’infirmier improvisé. J’ai aussi pensé à la génération qui l’a apprécié comme professeur. C’était aussi une figure des Chasseurs Ardennais.
Oui, Monsieur Ubachs, tout est vrai de lui sauf son rôle dans la fiction. Même chose pour le menuisier Fernand Dislaire.
Les rues décorées pour la Noël et les vitrines regorgeant de marchandises : vrai.
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Il y a ce qu’on appelle des licences en regard de la critique historique. Des zones de confusion entre l’Histoire et la fiction.
Oui, le Dr Verreghen manquait de médicaments. C’est une banalité que de le dire, et les banalités, ça endort les lecteurs. Nous avons écrit qu’il manquait particulièrement d’analgésiques et de morphine, mots qui maintiennent l’attention en éveil. Mais nous ne le jurerions pas sous la foi du serment.
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Perpétue, qui n’a pas existé, invoque Notre-Dame de Forêt, Notre-Dame de Beauraing, Notre-Dame de Fatima. On peut considérer acquis qu’elle l’aurait fait, et il s’agit là de mini-détails qui enrichissent l’aspect historique de la narration. C’était une prière rituelle pour les enfants.
Le culte des Houffalois à Notre-Dame de Forêt était à son comble à l’époque. Cette jolie petite chapelle à l’écart de Taverneux faisait l’objet, de mémoire, de huit pèlerinages par an, mentionnés sur le plafond octogonal du parvis couvert. L’Annonciation, la Nativité, l’Assomption, l’Immaculée Conception… On s’y rassemblait jusqu’à plus d’un millier de fidèles des alentours.
Notre-Dame de Bauraing. Des sociologues ont étudié cette concomitance de apparitions de Bauraing (diocèse de Namur, comme Houffalize) et de Banneux, diocèse de Liège. Il y avait une concurrence de marketing, pourrait-on dire, pour promouvoir ces deux lieux sacrés. Marketing dont le clergé fournissait la part principale des agents. Fatima plutôt que Lourdes ? Pas de réponse de notre part sur les raisons de l’engouement pour Notre-Dame de Fatima à une époque. Le lieu de ces apparitions au Portugal est la Cova da Iria. Les Frères mariste de l’ISMA d’Arlon ont donné ce nom de la Cova à leurs immenses terrains de sport à Bonnert.
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Camille Jacqmin, présenté hors scénario. Nous ne pouvions pas passer sous silence ce héros imprévu, factotum par monts et par vaux nuit et jour. Il appartenait à une grande famille houffaloise.
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Le docteur Verheggen. Homme discret qui a dû souvent agir dans des conditions de travail inouïes sur des dizaines et des dizaines de blessés, des agonisants qu’il connaissait tous personnellement, entouré de leurs familles hallucinées en état de choc.
Les 20 ou 25 ans qu’il a survécu à la guerre, se reconvertissant au fil du temps en dentiste, on n’a jamais entendu personne dire qu’il ait fait allusion à la guerre dans ses propos. Il y a des mots qui n’existent pas, ou qui ne savent pas passer la limite des lèvres.
En revanche, durant ces 25 ans, c’est de lui que les Houffalois présents pendant l’offensive ont le plus parlé, en ponctuant : « comment est-ce possible qu’un homme a pu faire tout ça ! »
Tout ce que j’ai décrit, il doit l’avoir accompli, et même bien davantage.
L’image d’un homme pressé au pas indécis dans la neige, une simple vraisemblance peut-être. C’est pour rappeler, surtout qu’il n’y a plus d’hiver, les contraintes saisonnières d’alors. Le froid renforce le sentiment d’insécurité et d’angoisse, ai-je lu dans un témoignage.
Le SS doryphore. Tout est vrai. Révolver au poing pour aller chercher des jeunes filles éplucheuses, Nestor Lesnino, et les mailles à partir avec le notaire Choffray, pour de l’alcool selon les rumeurs.
Nelly Simon : oui, elle travaillait dans un atelier de couture et comme auxiliaire de la Croix Rouge à la fois. Son intervention pour fournir du nécessaire de couture à Hans est bien sûr imaginaire.
Les friandises abandonnées par les Américains lorsqu’ils ont déguerpi, et que les Allemands distribuaient aux enfants. Vrai.
Les Allemands qui font des visites de conseil technique dans les caves : vrai.
Le doyen Georges. Vrai. Un héros au dévouement inlassable selon ce qui a été dit et redit par les témoins après la guerre.
Ai-je exagéré dans la description de sa soutane ? Le fait est que bien des jeunes aujourd’hui y compris jusque 50 ans ne se représentent pas un homme en soutane quand on parle d’un curé en 1945. Or c’était un fameux handicap dans les circonstances des bombardements.

Voilà, la mise en route est faite, au lecteur de poursuivre...

Du point de vue de la critique historique, la plupart des faits considérés avérés a été écrit et retranscrit par des acteurs/ contemporains : le doyen Georges et Sœur Aurélie.
Si on peut douter de leur pleine objectivité, ce journal du doyen Georges a été résumé et publié lors du 20e anniversaire des bombardements par l’abbé Eugène Dalcette, vicaire, qui n’était pas du genre béni-oui-oui avec un de ses anciens doyens.
Ce travail fut une œuvre collective, avec relecture critique d’un groupe bien sûr d’obédience catholique. Mais visiblement ils n’ont pas tiré sur une corde partisane. Il s’agissait de gens probes se sachant soumis à un contrôle social attentif de contemporains à l’âge adulte de l’offensive.
Une plaquette a été publiée en version papier en 1965 et son texte intégral est sur internet depuis des années. Jamais une contradiction n’a été soulevée.

René Dislaire © Houffalize, le 2 février 2020

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