Interview Aurélien Dony, poète
Artiste aux multiples facettes, Aurélien Dony tisse des univers où la poésie dialogue avec la scène et la narration. Son travail, empreint de douceur et de mystère, interroge notre rapport au monde et à l’autre. Il sera le 15 janvier 2026, aux côtés de 7 autres poétesses et poètes, dans le Réfectoire des Moines de l’Abbaye de Stavelot avec « La Plaine » de l’Absolu Théâtre.
Quel est le premier moment de votre vie où vous avez eu l’impression d’être “un poète”, même avant d’oser vous le dire ?
J’aime beaucoup, dans la question, la formule “avoir eu l’impression de...”. C’est peut-être ça qui me permet d’oser y répondre. J’ai parfois l’impression d’être un poète, c’est vrai. C’est passager, ça ne dure jamais longtemps. Et, quelque part, tant mieux. C’est une pensée-traître, de se penser poète, non ? Peut-être qu’une fois qu’on le pense, la poésie s’est déjà barrée. Un truc du genre.
Je ne me pense poète que lorsque je sens nécessaire d’affirmer politiquement ce statut, nécessaire de faire entendre qu’être poète, poétesse, c’est un travail, et qu’il implique une reconnaissance, qu’il implique une considération. Mais peut-être là aussi est-ce vain de tenter de convaincre les politiques que les poètes et poétesses sont aussi des travailleureuses des arts. On n’obtient rien en le demandant. Et encore moins quand on le demande à des politiques comme celleux qui extrême-droitisent le débat public, qui détricotent les services publics et attaquent sans vergogne la sécurité sociale.
J’ai l’impression d’être poète quand mes indignations personnelles, mes émotions profondes, ma façon d’habiter le monde, me rellient à la condition humaine, au collectif, au “plus que moi-même”.
C’est peut-être ça, être poète, poétesse. Peut-être à ce moment-là que j’ai l’impression de.
Y a-t-il une personne (un proche, un professeur, un ami) qui a changé votre façon de voir la littérature ? Comment la poésie est-elle arrivée dans votre vie ?
Alors, oui, je citerais évidemment Laurence Vielle et Antoine Mouton, qui sont les deux auteurices qui ont complètement changé ma vision de la poésie. Je retrouvais avec elleux un souffle, une sincérité, une intelligence, une sensibilité...qui m’ont profondément ému et bousculé. Mon écriture a changé en les rencontrant, il y a bientôt dix ans de cela.
Mais avant ces coups de coeur absolus, ces rencontres dans le milieu de la poésie, c’est mon père qui m’a transmis, je crois l’amour, de la littérature.
Il me récitait des fables de La Fontaine que je n’avais pas quatre ans. “Si ce n’est toi, c’est donc ton frère !” et il me poursuivait dans la cuisine, en prenant la voix terrifiante du loup.
Mon père, qui n’est pas universitaire, mais régent littéraire, comme on disait avant, et qui, toute sa carrière, s’est entêté, nonobstant les injonctions programmatiques, à partager des extraits des poèmes de Nerval ou de romans de Yourcenar (dont il est un lecteur passionné), à des élèves de quatorze, quinze ans. Avec le recul, cet entêtement me touche. Mon père a fait de la littérature son seul continent, son seul lieu de véritable existence. Parfois, je me demande si ce n’est pas pour lui parler un peu que je me suis mis à écrire des livres.
Qu’est-ce qui vous met réellement en mouvement au quotidien : une colère, une douceur, une curiosité, une inquiétude ?
Une inquiétude, sans aucun doute. Je sais depuis déjà (je ne sais pas pourquoi me vient la formule de Brel, mais je la laisse – une façon de dire que mon entrée en poésie, je la dois aussi à des figures comme celles de Brel, Barbara, Brassens, Ferré...) que l’idée de la mort ne me quitte jamais. Que c’est précisément cette peur de mourir qui me meut, me met en mouvement. Je n’arrête pas, travaille beaucoup, accepte tout : ateliers d’écriture, lectures, performances, rencontres, signatures, tables rondes... J’écris, je donne cours, je lance une maison d’éditions... Je n’ai rien trouvé d’autre pour calmer mes angoisses de mort. Et j’arrache tout ce que je peux à l’existence. J’arrache, j’arrache, j’arrache. Avec intensité. Et j’aime de la même façon, je pense.
Après, c’est certain que le monde me bouscule énormément. Que les nouvelles du monde, si elles m’accablent souvent, génèrent davantage un mouvement : même si tout est foutu, j’ai la sensation qu’il est presque de mon devoir de croire encore en quelque chose. Et moi, ma croyance, ma petite fiction personnelle, c’est la poésie.
Vous êtes assistant en art dramatique au Conservatoire royal de Bruxelles : en quoi ce rôle influence-t-il votre pratique poétique ?
Je mesure la chance que j’ai d’enseigner au Conservatoire royal de Bruxelles en tant qu’assistant en art dramatique ainsi qu’à l’ESA Saint-Luc de Tournai en écriture et mise en récit.
D’abord, parce que j’apprends des étudiant·e·s, les créateurices de demain. Que celleux-ci soient de futur·e·s comédien·e·s ou de futur·e·s graphistes, leur inventivité, leur audace et leur intelligence irriguent ma propre pensée.
Et puis, c’est vrai, d’être observateur, d’être accompagnateur, j’apprends à relever ce qui, dans un texte, peut faillir, en quelque sorte. Repérer ce qui, dans un texte, nous enlise, écrase, nous étouffe. Alors, en collaborant avec les étudiant·e·s, c’est vrai, j’ai la sensation d’apprendre aussi à mieux écrire.
Je ne me sens jamais autant poète que lorsqu’on me demande d’exister dans un espace théâtral : je ne suis pas comédien, je ne suis pas metteur en scène. Je suis venu à l’art dramatique en poète, et je tente de le rester. C’est aussi cela que je propose aux étudiant·e·s : aborder la scène, l’image, en poètes, en poétesses, c’est-à-dire en osant explorer la nuit, le vertige et l’inconnu – qui sait ce qui peut en ressortir ?
Avez-vous des habitudes d’écriture (un lieu, un moment, un outil) qui vous aident à entrer dans l’état nécessaire à la poésie ?
En poésie, les trains sont mes meilleurs alliés. Je n’ai ni voiture ni permis de conduire. Alors, voyez... Sur mon ordinateur ou dans des carnets, cela dépend des projets et des périodes. Mais j’ai toujours un carnet d’écriture avec moi.
Á Namur, où je vis, j’écris principalement Chez Juliette, place Maurice Servais. Un lieu extraordinaire où les personnes qui y travaillent sont juste exceptionnelles et d’une gentillesse qui défient l’imagination.
Á Bruxelles, c’est à la Fleur en papier doré, haut lieu de la poésie surréaliste, qui a été repris récemment par une équipe chaleureuse et accueillante qui a su préservé la singularité du lieu (et puis, c’est à deux pas du Conservatoire !).
Mais pour écrire, j’ai aussi besoin de ne pas écrire : courir, par exemple. Je cours beaucoup et c’est une manière de maintenir mon désir d’écriture vivace.
Vous avez grandi à Dinant et vos racines semblent importantes. En quoi votre enfance ou votre lieu d’origine résonne-t-il dans vos textes, dans votre rapport au monde, dans votre quotidienneté ?
Aïe, aïe, aïe... Oui ! C’est vrai, je ne vais pas m’en cacher, je suis très attaché à Anseremme, le village où j’ai grandi. Même si le mot “racines” me met parfois mal à l’aise (je ne suis pas chauvin et ne me considère pas non plus comme un auteur régionnaliste – même si cette étiquette n’est pas pour moi péjorative) tant il renvoie à une tendance de repli sur soi et d’exacerbation identitaire liée à la question des territoires. Je pense néanmoins qu’il serait dommage et dangereux d’abandonner ce terrain à l’extrême droite. Je viens de quelque part, et ce quelque part a ses particularités, son folklore, son parler. Et personnellement, je trouve merveilleux de pouvoir les partager, de les offrir à qui nous ferait le plaisir de passer quelques heures dans les forêts d’entre Meuse et Lesse où à la kermesse d’Anseremme où l’on déguste chaque année la tarte aux concombres, où l’on s’affronte au traditionnel jeu de quilles en bois, le concours des Rois et Reines de la boule ! Parce que oui, les forêts, les oiseaux, la Lesse, la Meuse et les gens de ce coin-là ont fait de moi, en grande partie, la personne que je suis : mes émerveillements premiers sont liés à ce petit coin du monde. Et si j’ai décidé de ne pas rester les yeux dans l’angle, d’aller voir ailleurs, je ne néglige pas pour autant ce petit bout de Wallonie où j’ai, sinon mes racines, mes ami·e·s d’enfance, mes parents, où je retrouve certains des arbres qui m’ont vu grandir. Et ça, oui, ça compte pour moi.
Vous mentionnez un “déséquilibre permanent du sujet” dans votre écriture. Dans la vie de tous les jours, sentez- vous ce déséquilibre ? A quel moment, dans votre vie d’artiste, ce déséquilibre vous a-t-il le plus surpris ?
Même si le déséquilibre peut être inconfortable, je ne crois qu’en cela. Rien n’est jamais acquis, nous rappelle Aragon. L’admettre, c’est déjà vivre en ayant moins peur de perdre. Oui, les amours ne sont pas éternelles ; oui, on enterre celleux qu’on aime ; oui, on perd parfois le sens de notre métier, de notre vie, de
notre rôle dans le vaste monde. Mais ce déséquilibre est aussi un sacré moteur : marcher, n’est-ce pas faire l’exercice répété d’un déséquilibre qui, s’il nous fait frôler la chute, nous propulse malgré tout en avant ?
Est-ce que vous relisez vos anciens poèmes ? Si oui, comment vous sentez-vous par rapport à eux : fier, critique, nostalgique ?
Je suis très sévère avec mes premiers textes. J’ai commencé à éditer très jeune. Trop jeune. Je n’avais pas assez lu, je n’étais pas assez curieux, je n’y connaissais rien en poésie contemporaine, j’étais encore pétri d’un imaginaire totalement phagocyté par le patriarcat (j’étais un jeune garçon d’une petite ville wallonne et il n’a jamais été question, mon parcours scolaire, d’aborder les enjeux liés au sexime, par exemple...) et je m’inscrivais dans une écriture qui tenait plus d’une mauvaise émanation (pour ne pas dire un erzat plus que moyen) d’une poésie du XIXe siècle, celle, en vérité, qu’on m’avait apprise à l’école. Je me passionnais pour Lamartine ou Victor Hugo, puis, plus tard, trop tard, pour Appolinaire, et encore plus tard pour Michaux -dont je ne comprenais rien mais que j’ai adoré.
Mes premiers textes, publiés à 18 ans, ont été écrits quand j’avais 15 ou 16 ans. Je ne regrette rien, mais c’est objectivement assez mauvais. De recueil en recueil, j’ai appris, progressé, surtout grâce à la confiance de mes différent·e·s éditeurices : de Monique Thomassetie (MEO), à Claude Donnay (Bleu d’encre) pour rencontrer celleux avec qui je travaille presque exclusivement aujourd’hui, à savoir David Giannoni et Antoine Wauters, (Abrapalabra et MaelstrÖ), et enfin, Ariane Lefauconnier (Bruno Doucey) avec qui je bosse sur mon prochain recueil, qui paraîtra au printemps. Chacune de ces personnes, à sa manière, m’a donné la confiance nécessaire à toute démarche littéraire et poétique. On ne se fait pas auteur tout seul, je n’y crois pas. C’est un mouvement dialectique entre celleux qui font les livres et celleux qui les écrivent.
Et puis, la lecture de mes contemporain·e·s m’a évidemment ouvert à tant d’horizons différents ! Citer, c’est toujours oublier,... J’ai déjà parlé de Laurence Vielle et Antoine Mouton, mais comment écrire ces lignes sans citer Lisette Lombé, Antoine Wauters, Carl Norac, Anise Koltz, Caroline Lamarche, Marc Dugardin, Jacques Crickillon, Liliane Wouters, Jean Loubry, Mélanie Leblanc, Jean d’Amérique...
Aurélien Dony, enfant, comment pourriez-vous le décrire aujourd’hui avec un regard tendre et adulte ?
Oh, ce n’est pas un exercice facile pour moi de répondre à cette question (mais ce petit moi, ce n’est plus moi, c’est un “il” d’une autre rive, à qui il m’arrive de faire signe de temps en temps). Je pourrais dire simplement qu’Aurélien enfant, c’était un enfant des bois, qui cherchait à identifier par l’écoute de son chant tel ou tel oiseau entendu dans les arbres (jeu pour lequel son ami Corentin avait indéniablement plus de talent que lui), qui se fabriquait des épées en bois et des arcs à flèches pour repousser les Orcs de Sauron, qui tombait déjà beaucoup amoureux, qui appréciait la tendresse des grands-mères parties trop tôt, du parrain mort trop jeune, et qui apprenait qu’une chanson pouvait sauver des punitions (les institutrices, pour me punir de mes bêtises – nombreuses, à cette époque, toujours bénignes - me faisait mettre debout sur le banc de bois, à la cantine, et me demandait de chanter Emmenez-moi, d’Aznavour, que j’avais fini par connaître par coeur à force d’entendre mon père la répéter pour le spectacle de fin d’année qu’il montait avec ses élèves).
Toujours avec Brel, sentir que, l’enfance, c’est une notion géographique.
Votre théâtre, vos performances, vos lectures musicales : diriez-vous que l’écriture est pour vous un acte de résistance ou un acte de possible ? Ou les deux ?
Alors... Pour l’instant, je répète souvent que la poésie ne sauvera pas le monde, mais qu’elle peut sauver une personne à la fois.
Dans quelques semaines, notre maison d’éditions, Ravages, ouvrira ses portes. Cette maison, nous l’avons co-fondée avec la poétesse Camille Coomans. Alors, oui, bien sûr, je pense que la poésie a un véritable pouvoir, même s’il est modeste, qu’il ne pèse pas bien lourd. Mais j’y crois.
Et quand je dis mes textes, je me dis que la parole, c’est quelque chose de fort. C’est ramener, par la voix, le corps, le poème, un peu d’être ensemble.
Une résistance à l’ennui, à la morosité, au fatalisme. Allez, oui, c’est vrai : il m’arrive de le penser très fort.
Les rencontres (lecteurs, autres poètes, scènes, ateliers) semblent jouer un rôle dans vos textes. Quelle rencontre récente a véritablement transformé votre écriture ? Comment les rencontres que vous faites façonnent-elles la matière de vos poèmes ?
La plus récent expérience, c’est le festival de poésie de Sète, dans le sud de la France. On m’avait prévenu : c’est une fameuse expérience. Et c’est vrai, c’est quelque chose... Pendant dix jours, des lectures sont organisées dans toute la ville, et des poètes et poétesses du monde entier font entendre leur voix.
Et, la première fois où j’ai été invité, j’ai vécu un truc assez dingue. De lecture en lecture, des gens revenaient, ramenaient des ami·e·s, me promettaient de venir à la prochaine performance.
C’était tellement généreux de la part des festivaliers et des festivalières que j’ai décidé d’écrire un poème inédit pour chaque lecture que je donnais. C’est comme ça qu’est né le recueil Á vous je dois mon ciel plus bleu, publié aux éditions Abrapalabra, en septembre dernier. Un recueil qui rassemble ces textes écrits pour celleux qui me faisaient l’immense plaisir de venir m’écouter.
Et l’année suivante, c’est-à-dire cet été, nous avons organisé avec Laurence Vielle, mon amie et complice, un “atelier d’écriture vitaminée”, chaque matin, une heure. Nous avons commencé avec trente personnes et nous étions près de quatre-vingts le dernier jour ! Alors, oui, voir que la poésie se partage, qu’il y a un réel désir d’écrire, de faire entendre sa voix, d’entendre les textes des autres, de créer ensemble... Ben, ouais, c’est vrai, il y a quelque chose-là qui m’émeut profondément. Surtout que les plus jeunes avaient à peine 10 ans !
S’il fallait convaincre le plus récalcitrant des lecteurs du Tortillard de venir voir « La Plaine » à Stavelot, le 15 janvier 2026, que lui diriez-vous ?
Je dirais
Bonjour, on ne se connaît pas
Et le poème peut-être t’a laissé mauvais souvenir
Poème peut-être c’est
Compter les syllabes
Analyser les rimes
Décortiquer les vers
Sonder le sens
Et s’emmerder à tenter de comprendre
Ce que personne ne comprend
// moi je dirais
Rien à comprendre
La danse, la musique, le poème
Rien à comprendre
Est-ce qu’on comprend pourquoi le vent nous plaît ?
Est-ce qu’on comprend pourquoi le soleil nous attire ?
Est-ce qu’on comprend pourquoi soudain l’envie nous prend de courir dans la nuit ? Est-ce qu’on comprend ce qui nous pousse à aimer ?
Est-ce qu’on comprend pourquoi la main la sienne nous remue tout dedans ?
Est-ce qu’on comprend la lumière ?
Est-ce qu’on comprend la rivière ?
Est-ce qu’on comprend l’oiseau ?
La Plaine, promis, c’est quelque chose du genre
C’est, pendant 50 minutes, mettre sa peau au poème
Á la danse, à la musique. Et
Promis
Ça n’aura rien à voir Avec l’école
Mais nous l’espérons Avec
Disons
...
Tu nous diras.
Si vous deviez écrire une lettre à l’aube, que lui diriez-vous ? Et que lui demanderiez-vous quand elle vient ?
L’aube, si elle arrive, si bel et bien elle est au rendez-vous, alors... Alors... Quand on traque l’aube, on en vient à douter qu’elle existe... Mieux vaut ne pas la voir, peut-être, qu’elle reste un point vers lequel on tend, de tout son être, de tout son coeur. J’ai le malheur d’être un idéaliste... Je lui dirais : “Barre-toi, je te préfère invisible, faible lueur, presque mensonge, à peine là – à peine, juste ce qu’il faut pour donner au corps, au coeur, l’envie de te courser // de vivre après la nuit.”