Degrelle et Cardijn : à quelles dérives l’éloquence peut-elle mener?

écrit par ReneDislaire
le 14/01/2011
Monseigneur Joseph Cardijn

Bal des rhétos…

Ce slogan publicitaire complètement maboul est un inconscient barbarisme.
La rhétorique est l’art de parler sur quelque sujet que ce soit avec éloquence et avec force. Il n’est pas nécessaire d’ajouter que c’est pour persuader.
Voilà ce qu’écrit en 1675 Bernard Lamy, prêtre de l’Oratoire.
Orare, en latin, c’est présenter sa cause, solliciter, implorer.
On est loin de la méditation mystique, la conversation « gratuite » avec Dieu.
Le Je vous salue Marie commence par une louange, une tentative de séduction de la Vierge pour atteindre un but : priez pour nous à l’heure de notre mort. One way ticket, please.
Le Notre Père : que votre nom soit sanctifié…(un subjonctif, un souhait), et donnez-nous du pain (un impératif, un ordre).

La force de frappe de l’Eglise

L’Eglise a, durant des siècles, couronné la formation des intellectuels par une année consacrée à la rhétorique.
A la limite, peu importe la cause qu’on plaide, le tout est de convaincre par des paroles. On tire à pile ou face : un bon rhétoricien vous fera guillotiner, le même peut vous innocenter.
L’Eglise n’a-t-elle pas fabriqué des générations de professionnels de la séduction pour la séduction ? Les dominicains, ces moines urbains, n’en sont-ils pas le parangon ?
Réforme peu spectaculaire, il était grand temps que Vatican II supprime les chaires de vérité, et bannisse du vocabulaire ecclésiastique des mots comme prône, sermon, prêcher.

Des combats différents, un art similaire

L’écologie nous a convaincus sans orateurs ; la Révolution française ou bolchevique ne sont pas imaginables sans tribuns.
La rhétorique en Belgique dans les années trente et quarante peut être fière de deux illustres représentants : Léon Degrelle et Joseph Cardijn.
Pour l’un, la vie se termina par l’exil. Pour l’autre, avec le titre de Monseigneur.
L’un comme l’autre, en une heure d’éloquence, vous avait chauffé massivement une salle et individuellement convaincu les plus influençables, les plus enthousiastes, et pourquoi pas les plus généreux, d’embrasser une cause en ultra.
L’Occident avait besoin de bons petits soldats anti-communistes ; Dieu souffrait d’une pénurie de prêtres pour les chantiers du progrès social.

Porter sa croix, pectorale ou gammée

Avec le recul, on peut mesurer certaines dérives.
Cela a pu produire la honte de cohortes au brassard à la croix gammée.
Cela a pu forcer la moisson à des surplus, à la production de pédophiles à ne plus que savoir en faire.
Des bêtes de scènes sans doute en paix avec leur conscience ont pu faire basculer des gens ni plus anges ni plus démons que vous et moi (pardon pour le vous : c’est une formule de rhétorique) à incarner une ambivalence incroyable : être victime et bourreau.

Ça s’est passé près de chez vous…

Chaque régime politique d’Europe a eu simultanément ses Degrelle et ses Cardijn.
A voir leurs méthode et techniques, on ne nous fera pas croire que ces deux-là n’ont pas lu le génial et sincère inventeur de l’éducation du peuple et de la manipulation des masses modernes: Joseph Goebbels. Peut-être le ministre du Reich le fit-il réciproquement.
D'ailleurs, aujourd'hui encore, Cardijn est une référence en Allemagne.
Personnellement, pour raison d’âge, nous n’avons pas eu le choix d’aller ou non acclamer Degrelle à l’archicomble hôtel du Commerce ou du Casino à Houffalize.
On m’a conduit, adolescent, écouter et applaudir Monseigneur Cardijn au Patton, à Bastogne.
J’ai tout oublié de ses pertinentes paroles en faveur de « la classe ouvrière », sinon le ton enflammé d’un prodigieux meneur pénétré de sincérité.
Mais je réentends chaque mot, et l’intonation rocailleuse de chaque syllabe de la phrase top du discours, la phrase fonds de commerce du subjuguant apôtre: devenez prêtre parce que Dieu a besoin de vous comme instrument de la justice sociale : une famille qui ne compte pas un prêtre en son sein est une famille insignifiante pour Dieu et pour les hommes.
Je me souviens du débriefing de l’abbé Lambert, aujourd’hui doyen de Noville, mon professeur à l'époque, au séminaire de Bastogne: devenir prêtre parce qu’on a le don et le goût de prêcher ne sera jamais répondre à la vocation de Dieu…

Juger ? Juste essayer de comprendre…

Nous n’avons pas voulu réhabiliter un avocat maudit, que toutefois la peine de mort ne frapperait plus aujourd’hui. Ni diaboliser une icône dont tellement de rues hennuyères portent le nom.
Est-ce ternir la mémoire du philosophe et moraliste classique que fut Montaigne que de rappeler qu’il confia dans une correspondance à un ami qu’il a perdu deux ou trois enfants en nourrice ? Montaigne est un tout grand humaniste, mais d’un autre temps.
Il était jadis moins grave de perdre un enfant qu’un cochon, rappelle Luc Ferry.
Stigmatiser d’avoir failli au devoir de précaution, notion qui n’existe que depuis peu, ceux qui ont captivé des adolescents à servir un idéal dans un uniforme militaire ou sacerdotal, c’est peut-être mal comprendre l’Histoire. Et un captif est toujours à plaindre.
Jugeons donc, si c’est un devoir, mais avec modestie.
Et si nous condamnons ceux qui avant nous vécurent, il faut aussi toujours se demander : à leur place, qu’aurais-je fait ? Mieux ou pire ?

René Dislaire

  • Monseigneur Joseph Cardijn
  • Le fondateur de Rex et de la Legion wallonne, Leon Degrelle
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