Djems

Djems Djems

En 1956, quelques mois après que nous soyons arrivés à Jadotville, un congolais est venu à la maison, s’est présenté, a insisté sur le fait qu’il était travailleur et n’était pas voleur, et a dit chercher un emploi. Il ne connaissait que quelques mots de français, et a expliqué qu’ayant vécu son enfance et sa jeunesse en Rhodésie (où son père travaillait dans une ambassade), sa seconde langue était l’anglais.

Maman venait de renvoyer un jeune homme qu’elle avait engagé, et qui n’était resté que quelques semaines avant que l’on ne se rende compte que des couverts et autres objets disparaissaient.

Contrat signé, Djems emménagea dans sa maison, au fond du jardin, et commença à travailler chez nous. Il nous expliqua que s’il se prénommait officiellement Mwata Mwanda, il préférait garder le surnom « Djems » qui lui avait été attribué dans sa jeunesse.

Très vite, des liens assez forts se sont créés entre lui et nous. Il discutait beaucoup avec maman, ils comparaient leurs différences et similitudes d’être et de penser, de leurs traditions, et je les écoutais passionnément. Si nous lui apprenions le français, il nous apprenait le swahéli (langue véhiculaire dans une bonne partie de l’Afrique). Lui-même, étant de la tribu Tshokwe, ne pouvait parler son dialecte qu’avec des membres de sa tribu, avec les autres, il s’exprimait en swahéli.

C’est Djems qui nous a initiés à la vie africaine, c’est grâce à lui que nous avons eu des contacts plus faciles avec les Congolais.

À l’époque, les personnes qui travaillaient chez les Européens étaient appelées des « boys ». Djems, qui pratiquait l’anglais, aimait cette appellation, car il disait se considérer comme l’enfant (le garçon) de mes parents, et il nous voyait, mon frère et moi, comme ses enfants.

Un jour, je rapporte à la maison un « joli ver de terre » tout noir et brillant… Djems me l’arrache des mains, le jette à terre et l’écrase en s’écriant « Ce n’est pas un ver, c’est un jeune serpent ! Et c’est un dangereux ! Où l’as-tu trouvé ? ». Je lui indique l’endroit : c’est dans le jardin, à l’entrée de l’égout qui donne à la rue. Djems me dit alors qu’un serpent pond beaucoup d’œufs, et qu’il doit donc y avoir plein de petits serpents à cet endroit. Il faut absolument les tuer tout de suite pour éviter qu’ils ne grandissent en ne se répandent dans le jardin. Il s’empare d’un récipient et d’allumettes, va à la réserve dans laquelle sont stockés des jerrycans d’essence, remplit la boite de carburant, va la déverser dans l’entrée de l’égout, attend quelques secondes pour que l’essence produise des vapeurs, puis met le feu. Ça fait un grand « Waouf », et de grandes belles flammes s’échappent du trou.

Waw, j’aime ce « Waouf » et ces belles flammes !

Djems retourne à son travail, quant à moi, j’ai une super idée ! Je prends des allumettes et mes patins à roulettes, retourne à la réserve où je réussis à mettre un jerrycan sur les patins, puis fais rouler le tout vers la bouche d’égout. Tous les égouts des maisons donnent à un grand égout principal enterré sous le trottoir. Tous les cent mètres, il y a des ouvertures recouvertes d’une grosse dalle de béton. Je déverse tout le jerrycan dans la bouche d’égout, attends un peu que des vapeurs se fassent (bein oui, j’écoute toujours les bons conseils de Djems !), je gratte alors une allumette et la lance dans le trou…

Ce fut un « Waouf » gigantesque, formidable, accompagné de flammes énormes ! Dans la rue, sur quelques dizaines de mètres, les dalles en béton ont volé en l’air, et se sont cassées en retombant, tout au bout de la chaussée, le souffle n’avait pas été assez fort que pour les soulever, mais chaque sortie jouait au lance-flamme ! L’essence s’était répandue fort loin car c’était la saison des pluies, et l’eau avait transporté le carburant. Ça a été super, mais fort bref…

Alerté par le bruit et les flammes, Djems accourt, et à la vue du jerrycan et des patins, comprend tout de suite. S’il m’engueulait habituellement quand je faisais des bêtises, là ce fut le summum des engueulades ! Et lui de me dire à quel point ce que j’avais fait était dangereux, surtout que j’allais régulièrement jouer dans le grand égout (assez grand que pour que des mioches y tiennent debout), et qu’il était inconcevable que je n’aie pas pensé que des copains y étaient peut-être quand j’ai mis le feu ! Il est allé vérifier et a constaté qu’heureusement personne n’avait été victime de mes œuvres…

Très embêtée d’avoir fait une connerie, je grimpe dans mon arbre et attends anxieusement le retour de mes parents, je m’attends à être grondée à nouveau, quand Djems leur dira ce qui s’est passé !

Mes parents reviennent, et la vie reprend, comme d’habitude. Une fois de plus, Djems ne dénonce pas ma bêtise, considérant que ses reproches ont suffi, et que j’ai bien compris la leçon qu’il m’a faite !

Ha, Djemsi, tu te souviens de notre deal concernant mon vélo ? J’avais reçu un « grand vélo » d’adulte, si grand que même la selle baissée à fond, mon pied ne touchait plus la pédale quand elle était en bas ! Comme je grandissais vite, mes parents avaient trouvé inutile d’acheter un petit vélo, alors que celui-ci serait vite à ma taille. C’était à une période où on ne trouvait pas de pneus et les tiens étaient crevés. Nous avions donc convenu que tu réparerais mon vélo quand il serait abimé (ce qui arrivait souvent, car j’aimais faire du vélo cross) et en contrepartie, tu en disposerais le weekend pour aller voir tes copains et tes matchs de foot.

Le jour où je t’ai amené ma bécane, les roues en forme de huit, tu as ouvert des yeux comme des soucoupes ! Comment était-il possible de l’avoir esquintée à ce point ? C’était parce que j’avais vu au cinéma un cirque où un clown roulait avec son vélo sur un câble… Et comme papa avait tendu un câble entre deux arbres pour me faire une tyrolienne, j’ai enlevé les pneus et chambres à air, ai hissé (fort difficilement, je l’avoue) mon vélo dans l’arbre, mis les roues sur le câble, ai enfourché l’engin en m’aidant des branches, et zou, ai roulé deux mètres avant de chuter ! Le vélo n’étant pas cassé, je l’ai remonté et ai réessayé… j’ai réussi à aller plus loin, mais la chute fut plus lourde : je n’ai rien eu, mais mon vélo affichait 88 !

Ce jour-là, tu m’as suppliée de ménager ma monture, car à ce train-là, je risquais de commettre l’irréparable… et nous serions tous les deux bien embêtés ! Depuis, j’ai fait plus attention…

Tu as été si important dans ma vie, il y aurait encore tant de souvenirs à raconter, Djems, mon second papa !

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Jeanne-Françoise Kreutz (Voir mon site)

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