Jambes coupées

écrit par jf.kreutz
le 04/12/2017
Jambes coupees

Les cloches des églises ont sonné minuit, et je chemine vers l'arrêt de bus de la Porte de Namur, à Bruxelles…
Depuis quelque temps, je prends régulièrement le dernier bus de la journée pour rentrer chez moi. Près du poteau d'arrêt, l'habitué du dernier bus piétine et me salue.

Nous sommes quasi les seuls à fréquenter cette station si tard, et au fil du temps temps, nous avons fini par converser. C'est un type qui me semble correct, et qui n'est pas antipathique. Comme notre dernière discussion portait sur la littérature, et qu'il ne connaissait pas certains bouquins dont je parlais, nous avions convenu qu'il passerait chez moi pour me les emprunter, puis continuerait son chemin à pied…

Nous arrivons dans mon kot et nous attablons pour trier les livres qu'il désirait emporter. Je sors du frigo une grosse bouteille en verre de limonade, achetée pour l'occasion, et nous sers. Nous discutons de choses et d'autres, il me dit qu'il fait de la boxe, ce qui ne m'étonne pas, vu son gabarit: il est plus large que haut, à un point tel que l'on imagine qu'il doit emprunter les couloirs de biais, car de face, la carrure coincerait! Il s'étonne que l'immeuble soit si calme. "C'est normal, car les autres koteurs retournent chez eux pour le weekend", lui dis-je. Il met quelques livres dans son sac, et soudain, son visage change d'expression…

Il me lance un regard agressif, méchant, et me dit: "Maintenant, tu dois savoir que je ne partirai pas avant de t'avoir baisée. Je te donne le choix: ou bien tu collabores, tu te déshabilles et je ne te ferai pas mal, ou tu résistes, et tu n'imagines pas ce que tu vas souffrir. Et tu sais qu'il est inutile de crier, car il n'y a personne dans l'immeuble."

Je suis sidérée: je ne m'attendais vraiment pas à une telle situation, et en plus, je réalise que c'est moi-même qui lui ai dit qu'il n'y a personne dans la maison! Imbécile que je suis!

"Je te donne trois minutes pour te décider. Déshabille-toi."

Je suis terrorisée, et essaie de le lui cacher. Je tente de le raisonner, mais rien n'y fait, car sa réponse est "Il te reste une minute. Déshabille-toi, ou tu vas crier de douleur."

Je veux me lever pour tenter de me défendre ou de fuir, et réalise que je n'ai plus de jambes! Impossible de me lever: la peur me soude à ma chaise, mes jambes ne répondent plus! Je suis devenue une proie inerte! J'ai beau vouloir de toutes mes forces me lever et fuir, mes jambes sont aux abonnées absentes! Je suis au bord de la panique!

Épouvantée, je l'entends dire "Le temps est passé, tant pis pour toi."
Il se lève et commence à contourner la table.

Soudain, mes jambes se raniment (serait-ce cela que l'on appelle "l'énergie du désespoir"?), je retourne la table, saisis la bouteille et lui en assène un grand coup sur la tête. Le front ouvert, il vacille et tombe, assommé. J'ai tellement peur qu'il ne revienne à lui que je l'empoigne par les vêtements et le traîne dans l'escalier jusque sur le trottoir. Entre temps, il reprend ses esprits, se frotte le front, regarde hébété sa main ensanglantée et dit, et répète "Mais qu'est-ce que tu as fait, mais qu'est-ce que tu as fait???".

Je l'abandonne sur le trottoir, je rentre vite dans la maison et en ferme la porte à double tour. En tremblant de tous mes membres, je regagne mon kot, et vois son manteau par terre. Machinalement, j'en sors son portefeuille et prends sa carte d'identité. Je garde sa carte, et balance le reste par la fenêtre en lui disant: "J'ai tes papiers, et je ne te les rendrai pas. Je connais ton nom. Si tu essaies à nouveau de t'approcher de moi, ou si tu t'attaques à une autre fille, je dépose plainte à la police!" Je ne suis même pas certaine de ce que j'avance, car je ne sais pas si en Belgique, la police se préoccupe de tels faits...

Ouf, il me semble que j'ai eu de la chance! Désormais, j'essaierai d'être moins naïve, je me méfierai et n'accorderai plus trop vite ma confiance aux gens…

Cette aventure m'aura fait comprendre la réalité de l'expression "En avoir les jambes coupées", que l'on lit ou entend régulièrement… Seule l'expérience nous en fait mesurer la justesse!

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Jeanne-Françoise Kreutz