Les mystères de sainte Freya

Ici, Armel Job en tandem avec l'autre directeur de l'INDSE, Laurel (nom d'emprunt): ce dernier fut-il mis dans la confidence?  La neige est blanche, mais tout n'est pas clair pour autant...

Une sainte, ou une salope ? La religieuse assassinée à Liège dans les années ’70, et que
Jean-Paul II a canonisée à la fin de son pontificat, mérite-t-elle d’être invoquée sous le nom de sainte Freya, ou était-elle une salope, comme l’en a accusée un corbeau ?
Cet article est mis en ligne durant la nuit tant attendue des enfants sages.

A vous qui venez de vous river devant votre console pour dialoguer avec une machine, considérez que c’est Saint-Nicolas qui vient vous offrir cet extrait du dernier roman d’Armel Job : Les mystères de sainte Freya.

"Une fois qu’il est assis devant son ordinateur, les tourments de Martin Rabe s’apaisent.C’est curieux, le pouvoir qu’a l’écran d’assécher comme un buvard la laideur du quotidien ! Ses yeux plongent dans le rectangle lumineux qui s’allume. La diagonale de dix-sept pouces devient l’extension extrême de sa conscience. Tandis que les annonces de démarrage scintillent, les cellules de son cerveau s’agitent au rythme même des pixels. Enfin, il va oublier la mauvaise nuit qu’il vient de passer."

Un fulgurant paragraphe d’anthologie, le premier sans doute à décrire si parfaitement l’acte que vous venez d’accomplir.
Vous pataugez encore dans l’informatique tandis que votre secrétaire n’est à l’aise que dans les grandes eaux ? Un autre extrait du même livre, à propos d’un autre personnage :

"Il tire à lui sa petite Olivetti et commence à taper. Il n’a pas d’ordinateur et il n’en veut pas. L’Internet incorpore les poubelles aux garde-manger. Il n’a pas envie d’avaler n’importe quoi. Quant au courrier électronique, qui a érigé le bâclé en règle, il l’agace. Si, dans l’urgence, il doit vraiment envoyer un e-mail, il demande à Mlle Vinciane de le faire."

Oui, l’écrivain de Bastogne vient de terminer la besogne d’une nouvelle histoire : le mieux construit et le plus impressionnant de ses romans, selon un critique hors Hexagone. Peut-être s’en trouvera-t-il un en mal de substitution analogique dans la ville ayant le monopole des bons becs pour proclamer qu’il existe enfin un Simenon belge ? Pourtant, si intrigue et enquête il y a, qui mènent par moult rebondissements de plus en plus haletants à un dénouement laissant pantois, nul doute qu’une plus juste filiation attribuerait à Armel Job des gènes de l’auteur du Troisième Homme, dont une citation est glissée comme exergue aux Mystères.

Il ne sera question ici ni des mystères dont nous nous garderons de déflorer l’énigme, ni de l’interpellation qui étreint notre conscience au fur et à mesure qu’on progresse dans l’aventure.

Nous trempons la plume juste pour dire qu’en plus de tout cela, si vous voulez qu’il soit Noël avant la Nativité, délectez-vous comme nous l’avons fait du caviar que sont les mots et syntagmes de ce livre. Que de métaphores et autres figures, subitement créées comme des étrennes "rorantes de super". Que de phrases qui nous font achopper sur un verbe totalement insolite, parfois même hardiment accordé. Des prouesses grammaticales et littéraires dont le fast writing de nos journaux et magazines nous a sevrés, et qui sont comme les roulements de tambour qui tiennent sans cesse l’intellect en éveil. Pour que la somnolence n’entraîne aucune perte du sens du récit, et pour qu’en refermant le livre s’écartent tout à coup deux barreaux de la geôle de nos certitudes.

Voulez-vous "croiser d’une femme mûre les yeux pétillants adoucis par des ridules en ostensoir, ou de Stanislaw la prunelle morne comme une plaine balte? Etre témoin d’un pardon aseptisé offert en gants blancs ? Après être tombé tout rôti dans sa bouche, entendre une femme qui vous quitte les talons claquant à vos oreilles comme des reproches ? Etre initié à des affreux péchés que les Manuels de Confession ne décrivent qu’en latin ? Lire un versement bancaire qu’accompagne une communication croquignolette ? Vous étendre sur une moquette généreuse aux rotules en génuflexion ? A une première rencontre, peut-être vous êtes-vous déjà fait coller un baiser d’oiseau sur la joue, mais avez-vous déjà été bénéficiaire d’un badinage qui s’achève séance tenante par un bouche-à-bouche frénétique, manière de vous fourrager ?" A chaque page, "de tels mots traversent votre cerveau comme des météorites : essayez donc de la main de les attraper au vol."

Freya, sainte ou salope ? Il en est de même de chaque personnage de cette troublante intrigue, un récit moins iconoclaste de l’Eglise que de notre propre âme. Car il est impossible, aiguillonné par un style si fouettard (merci Saint-Nicolas), de ne pas s’identifier au fil des pages à chacun d’eux.

La dernière fois que j’ai vécu ce sentiment, j’avais quinze ou seize ans. Tous plafonniers éteints, à la lueur d’une lampe de poche sous les couvertures, dans une alcôve après les complies, il y a un demi-siècle. Je me suis senti bien meilleur et bien pire que Ferrante et Inès de Castro, et depuis lors, que tout qui j’ai croisé sur mon terrestre chemin. Aujourd’hui, que Freya. Je lisais La Reine Morte.

René Dislaire 5 déc. 2007 23h30

Le roman d'Armel Job " Les mystères de sainte Freya" est paru chez Robert Laffont (oct. 2007)