Les Allemands sur le clocher

écrit par ReneDislaire
le 27/03/2018
La scene du spectacle. On distingue le vieux cimetiere. A l'avt-plan, le pre Wery. Ils sont separes par l'Ourthe.

Histoire de Houffalize – Les Allemands sur le clocher
Les années juste après la guerre il s’est encore produit à Houffalize des spectacles de saltimbanques trimbalant leur misère et leurs acrobaties à quatre sous et à couper le souffle de ville en ville dans toute l’Europe.
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C’est ainsi que l’on vit par un bel après-midi quelques barakîs qui ne parlaient pas français tendre un câble du sommet du clocher de l’église à un dispositif d’ancrage implanté à l’endroit de la boulangerie actuelle.
Il n’avait fallu qu’une heure pour que tout Houffalize soit au courant. Et en parle. « Une troupe d’Allemands vient faire le funambule à partir du clocher de l’église au-dessus du vieux cimetière.»
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« Au-dessus du vieux cimetière»
n’était pas une précision anodine; elle apportait comme un fond de Transylvanie à une époque où chez Lolo ou au Casino les Houffalois venaient de faire la connaissance de Dracula.
Le vieux cimetière désaffecté était un remarquable et lugubre dédale de monuments funéraires disparates (voir l'image).
Une végétation sauvage de fougères, orties, fraisiers et mûriers envahissants l’avait colonisé en toute quiétude depuis quarante ans ; elle dissimulait les inscriptions qui ne maintenaient plus aucun mort hors de l’oubli et des couleuvres qui extirpaient aux enfants toute envie d’y aller cueillir des baies.
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Par Dieu sait quelle entremise, vraisemblablement celle de Joseph Maréchal bourgmestre permanent et occasionnel chasseur de têtes, les ètrangers avaient recruté Léon Wathelet comme factotum.
Celui-ci, dit Léon Billy, surnom acquis au Casino ou chez Lolo à l’entracte d’un Billy le Kid de Hollywood débarqué en Europe sitôt les GI rentrés dans leurs foyers, allait s’improviser parfait bateleur gouailleur.
De surcroît, il était bien considéré pour connaître quelques rudiments d’allemand en raison d’un statut d’ancien prisonnier et davantage d’électricien de par son métier. The right man in the right place pour communiquer avec les germains gestes à l’appui, et avec le public à partir d’une ainsi prétentieusement nommée cabine d’amplification.
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Au câble du parcours les acrobates avaient noué çà et là des cordes en leur milieu ; les deux moitiés pendaient mollement sur le lotissement sépulcral.
Il s’agirait de mettre un homme à chaque extrémité des cordes, qu’ils reculassent en s’opposant l’un à l’autre, prêts à tirer au maximum pour bien maintenir le câble tendu au moment du passage des funambules.
J’avais 7 ou 8 ans et c’est ce jour-là que j’appris le mot hauban.
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À la question qu’on pourrait se poser aujourd’hui, voici la réponse : les Allemands étaient les bienvenus.
Et un nombreux public familial se massait sur la place.
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Léon Wathelet fut chargé d’une ambassade auprès de hommes bien bâtis de la ville : rassembler une dizaine de volontaires afin de tendre les haubans.
Tous les hommes se rapprochèrent.
Être houffalois c’était être musicien. C’est donc la Musique, l’Harmonie royale les bords de l’Ourthe, qui tint conciliabule, sous l’autorité de son chef, Jean Dislaire.
Pour désigner les plus aptes, on envisagea le tirage au sort. Ou de qualifier les plus jeunes. Ou de se référer à Monsieur le Doyen.
Intervint Léon Dubru. Bombardon à la musique, taiseux conducteur du tram à la ville. Ancien prisonnier de guerre.
Je traduis ce qu’il a dit en wallon, la langue de tout le monde. « Si je dois tenir une corde, je le ferai de mon mieux. Mais si un Allemand tombait à l’espace dont je suis responsable, on pourrait dire que c’est parce que j’ai été prisonnier de guerre que … »
Pas besoin de terminer sa phrase. Aucun ancien prisonnier de guerre ne fut commis à une corde. Tous frémirent lorsque les fildeféristes, surtout à l’aveugle, franchissaient un nœud. Et tous applaudirent à l’unisson en fin de chaque tranche du spectacle, admiratifs, ébahis et soulagés.
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L'utopie
Depuis près de 70 ans de plus en plus je m’interroge.
Que penser de la confiance des Allemands qui, pour une bouchée de pain, non harnachés, mettaient leur vie entre les mains d’inconnus, sans contrat ni même s’être salués, guidant leurs pas en fixant un des nombreux trous de bombe béants du pré Wéry, de l’autre côté de la rivière ?
Que penser des hommes de Houffalize qui firent tout autant confiance à l’expertise de funambules sans renommée? Au risque d'une tragédie qui pourrait leur incomber, sous les yeux de toute la population, y compris les enfants?
Jamais je ne m’expliquerai cette folle et inopinée communion entre Allemands et Houffalois qui naguère s’étaient entretués avec férocité.
Mais je me suis fait depuis toujours un devoir de la transmettre.

René Dislaire © Houffalize, le 26 mars 2018
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La photo.
Cette carte postale donne une idée de ce qu'était le vieux cimetière de Houffalize, sur le flanc droit (ou sud, ou épître c'est comme on veut) de l'église décanale Sainte-Catherine (ancien prieuré).
Elle a été estampillée à Liège en 1908 ou 1909, selon Francis Glaude, cartophile collectionneur houffalois chevronné.
Elle présente donc le cimetière parfaitement entretenu. En 1950 il avait presque 40 ans de désaffectation.
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Du même auteur : Liens vers des publications de l’auteur
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Lien vers un autre article du jour sur Houtopia ; * Houtopia (à Houffalize). Signification d’un mot-valise. Mars 2018
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Présentation. Ils furent une poignée d’Allemands à atteindre le sommet du clocher de l’église paroissiale Sainte-Catherine, sous les yeux des Houffalois rassemblés. Une histoire à frémir.

  • La scene du spectacle. On distingue le vieux cimetiere. A l'avt-plan, le pre Wery. Ils sont separes par l'Ourthe.
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