B.D. : "Le Cri du Moloch" (J. Dufaux, C. Cailleaux et E. Schrédeur) / 27è "Blake et Mortimer"

écrit par YvesCalbert
le 15/12/2020

Voici donc, enfin, en librairies belges, depuis le vendredi 20 novembre, "Le Cri du Moloch", le 28è tome de "Blake et Mortimer", nous arrivant après... 7 ans d'attente, la suite de "L'Onde Septimus", le 22è tome (Ed. "Blake et Mortimer"/66 pages/2013), toujours scénarisé par Jean Dufaux, dessiné par un nouveau duo, Christian Cailleaux épaulant Étienne Schréder, en remplacement d'Antoine Aubin (Aubin Frechon).

Par ailleurs, Laurence Croix, la coloriste de l’album, restitue avec brio les couleurs expressionnistes de l’âge d’or du "Journal  de Tintin" (1946-1988), qui publia dès son premier numéro, le 26 septembre 1946, "Le Secret de l'Espadon", la première aventure de ces deux héros britanniques, qui fut publiée en deux tomes, par les "Editions du Lombard", le premier en 1950 et le second en 1953.

Synopsis : "Dans le précédent opus scénarisé par Jean Dufaux, 'L'Onde Septimus', la menace d'un engin extraterrestre, baptisé 'Orpheus', avait été déjouée grâce au sacrifice d'Olrik. Depuis, le "colonel" vit reclus dans un asile psychiatrique. Tandis que Philip Mortimer tente de ramener à la raison son vieil adversaire, il apprend qu'il existe un autre 'Orpheus'. À bord d'un cargo transformé en laboratoire secret, le professeur découvre l'étrange pilote de cette machine : un alien à forme humaine, sombre et hiératique, auquel les scientifiques ont donné le nom de 'Moloch', la divinité biblique. Mais les réactions de ce 'Moloch', et les hiéroglyphes qu'il laisse derrière lui comme autant de messages indéchiffrables, font craindre le pire. Cette fois encore, la capitale britannique est en danger. À moins qu'Olrik ne joue de nouveau les héros..."

Nous retrouvons donc, ici, les couleurs pensées par le créateur des aventures de "Blake et Mortimer", l'auteur bruxellois Edgar P. Jacobs (Edgar Félix Pierre Jacobs/1904-1987), qui fut, à la fois, dessinateur et scénariste des onze premiers tomes, le 11è étant publié dans le "Journal de Tintin", en 1971 et 1972. Il s'agissait du titre "Les 3 Formules du Professeur Satô", dont le 1er tome fut publié, en 1977, par les "Editions du Lombard", tous les albums étant réédités, à partir de 1982, par les "Editions Blake et Mortimer", qui furent racheées, en 1992, par les "Editions Dargaud"

Quant à la suite du titre "Les 3 Formules du Professeur Satô", toujours scénarisé par Edgar P. Jacobs, il fut dessiné par Bob de Moor (1925-1992), étant publié, en 1990, dans l'hebdomadaire"Hello Bédé", avant de devenir le 12è album de"Blake et Mortimer", publié, en 1990, 18 ans après le tome 1, par les"Editions Blake et Mortimer".

... Mais revenons à "L'0nde de Septimus", où Jean Dufaux revisitait, avec audace, la fantasmagorie jacobsienne de "La Marque Jaune". Le trait mimétique d’Antoine Aubin et la griffe « so british » d’Étienne Schréder ravivaient la mémoire des maléfices de l’inquiétant docteur Septimus. Quant à Olrik, il retrouvait son costume de "Guinea Pig"  pour affronter l’ "Onde Mega" et la menace d’un engin extraterrestre, l’ "Orpheus", avant de basculer dans la folie…

Sept ans, donc, après la parution de cet "Onde Septimus", nous retrouvons, en 2020, ces mêmes personnages dans "Le Cri du Moloch", dont Olrik, toujours hospitalisé à Bedlam. Le professeur Mortimer envisage de le tirer
de son aphasie, en faisant appel à la magie du sheik Abdel Razek pour l’aider à percer les secrets du vaisseau "Orpheus VII" et de leur insaisissable pilote, le"Moloch".

Jean Dufaux prête à cet alien une effrayante capacité à s’approprier le corps de ses adversaires, à la manière du  film « Le Huitième Passager » (Ridley Scott/UK-USA/1979/116'). Dans cette B.D., "Moloch" s’exprime au travers d’étranges messages hiéroglyphes, dont l’écriture envahit peu à peu les façades de Londres. Seul "Olrik" semble
en mesure de les déchiffrer mais "Mortimer" parviendra-t-il à le ramener à temps à la raison ?

Dans ce récit cabalistique, Christian Cailleaux et Étienne Schréder rivalisent de talent pour rendre l’ambiance du Londres des années 1950. Les dessinateurs complices égrènent les hommages graphiques au chef-d’œuvre absolu de "La Marque Jaune", tandis qu’un scénario implacable se dessine, celui de la mise en abyme du personnage d’ "Olrik", un mythe de l’histoire de la bande dessinée franco-belge

A Michel Pralong, pour "Le Matin.ch", Jean Dufaux confia : « La première case devait montrer 'Olrik' à l’enterrement de son père, puis je parlais de sa jeunesse, mais l’éditeur et les ayants droit de Jacobs ont refusé. Écrire ces deux 'Blake et Mortimer' a donc été un vrai combat. Je voulais également faire venir le cheikh 'Abdel Razek' du 'Mystère de la grande Pyramide', à Londres, afin de psychanalyser 'Olrik', refusé aussi. Je fais apparaître pour la première fois la reine Elizabeth II, mais on m’a d’abord dit non, j’ai dû lutter. C’était la première fois de ma carrière que je reprenais un héros de B.D. existant, cela m’a beaucoup appris sur la complexité de la chose. C’est édifiant d’ailleurs de voir que Jacobs n’a pas fait fortune avec ses albums mais que la reprise de ses héros après sa mort s’est transformée en une incroyable machine éditoriale. »

A Olivier Delcroix, pour "Le Figaro", Christian Cailleaux confia : « Pour moi, l'histoire a commencé il y a quatre ans le jour où j'ai reçu un appel de José-Louis Boquet. Jamais, je n'aurais osé penser qu'on fasse appel à moi pour une série telle que 'Blake et Mortimer'. Et pourtant, pour ceux qui connaissent mon parcours et mes travaux, on sait que mon style vient de la ligne claire d' 'Hergé' et de Jacobs. »

Christian Cailleaux - qui partage avec Edgar P. Jacobs une certaine théâtralité de l’image - de poursuivre : « Le capitaine 'Blake' est mon personnage préféré. Ce fut une surprise pour moi. J'adore ce personnage. Il est venu facilement sous ma plume. 'Blake' me rappelle Peter O'Toole dans 'Lawrence d'Arabie' (David Lean/UK-USA/1963/216'/ndlr).C'est un officier pétri de distinction et de réserve. C'est un homme droit, fidèle, élégant, qui sait s'adapter. Il reste l'homme d'action de cette histoire. J'ai de l'affection pour lui. »

« À la rigueur tonique et martiale du capitaine 'Blake', 'Mortimer' oppose un sautillement et une énergie souple. C'est ce mélange qui donne tout le sel à ce duo mythique de la bande dessinée. Leur connivence est évidente chez Jacobs. Mon plus grand défi a été d'allier la fidélité à la saga originelle tout en les faisant vivre dans un monde contemporain tel que le nôtre. »

« Pour moi, 'La Marque jaune' (Edgar P. Jacobs/"Ed. du Lombard"/66 pages/1956/ndlr) est un chef-d’œuvre absolu. C'est pour cette raison que j'ai voulu revenir sur 'Olrik'. J'ai trouvé que les albums qui ont repris le personnage d' 'Olrik' après Jacobs ont un peu minoré son aura. J'ai ressenti moins de force chez lui, j'ai parfois trouvé que c'était devenu un méchant de carton-pâte. Il ne faisait plus peur. Alors que moi, j'aime avoir peur de lui. Selon moi, il brille par son cynisme, son élégance et son intelligence. J'ai ainsi voulu retravailler ce personnage et lui rendre tout son mystère, et son charisme sulfureux. »

A Philippe Muri, pour la "Tribune de Genève", ce même Christian Cailleaux explique comment il s'est coulé dans le style d'Edgar P. Jacobs : "J’ai d’abord demandé à réaliser quelques essais, ne serait-ce que pour voir si j’en étais capable et si je prenais du plaisir à le faire. J’ai consacré plus d’un mois à me mettre dans les pas de Jacobs... Surprise: cette espèce d’exercice zen s’est passé sans aucuns heurts. Une véritable illumination."

N'oublions pas le scénariste, Jean Dufaux, qui a précipité l’école belge du scénario dans l’âge adulte, ayant imaginé des héros et des héroïnes à la psychologie tourmentée. Ici, dans "L’Onde Septimus" et "Le Cri du Moloch", il a renoué, audacieusement, avec les fondamentaux d'Edgar P. Jacobs. Ces deux aventures de "Blake et Mortimer", qu'il a mises en scène, renvoient, sans nostalgie, au questionnement existentiel sur les dérives de la science et l’orgueil du chercheur.

En page 40, les cloches de "Big Ben" retentissent... A Londres, le temps s'arrête... Les aiguilles se figent sur les douze coups de minuit... Que nous réserve la fin de cette 27è aventure de "Blake et Mortimer" ? ...

Bonne lecture !

Yves Calbert.

 

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