Michel Vaillant est orphelin, âgé de 97 ans, Jean Graton nous a quitté

écrit par YvesCalbert
le 24/01/2021

Avec le départ, à 97 ans, du plus belge des auteurs français de BD, Jean Graton (Nantes/1923-Bruxelles/2021),  ce  jeudi 21 janvier, c’est à la fois le monde la BD et celui de l’automobile qui sont en deuil.

Pour preuve le « tweet » de Jean Todt, Président de la « FIA » (« Fédération Internationale de l’Automobile ») :  « Avec Jean Graton, créateur de Michel Vaillant, une légende de la bande dessinée disparaît. La famille du sport automobile lui rend hommage avec émotion. »

… Et oui, Michel Vaillant appartient aux légendes de la BD, au même tite que Tintin, Astérix, Lucky Luke, les  Schtroumpfs, Spirou, Gaston,… , tout en n’étant nullement renié par les authentiques pilotes, tels le sextuple vainqueur des 24h du Mans et double champion du monde d’endurance (1982 & 1983), Jacky Ickx , que nous avions rencontré, en janvier 2020, au « Salon de l’Auto », à l’occasion des 75 ans de Michel Vaillant.

A cette occasion, devant un tableau de « Michel Vaillant Art Strips », réalisé à partir d’une case originale dessinée par Jean Graton, notre ancien pilote déclara, le sourire aux lèvres : « Pour une fois, ici, je dépasse Michel Vaillant ».

De fait, l’une des qualités de Jean Graton est d’avoir d’avoir fait d’authentiques pilotes des personnages de bande dessinée, rendant ces albums des plus attractifs pour tous les amateurs de courses automobiles, jeunes et moins jeunes. Au moment de faire de Jacky Ickx un personnage de sa BD, Jean Graton lui avait d’ailleurs demandé s’il acceptait d’être devancé par Michel Vaillant, ce à quoi notre pilote avait répondu : « Être deuxième derrière Michel Vaillant ce n’est pas un problème ». 

Dans le 20è album, « Rodéo sur 2 roues » (1971), Michel Vaillant, s’essayant aux compétitions sur deux roues, affrontant notre sextuple champion du monde de moto-cross Joël Robert (1943-2021), qui, lui-même décédé huit jours plus tôt, le mercredi 13 janvier, vient d’être rejoint au « paradis » des acteurs des sports mécaniques par Jean Graton.

Outre le plaisir d’avoir pu fêter, l’an dernier, les trois quarts de siècle de son héros, Jean Graton a eu la chance de voir de réelles voitures « Vaillante » participer à différentes épreuves, l’une d’elle ayant terminé à la 4è place  des  24h du Mans, l’un de ses pilotes étant le fils d’Alain Prost, quadruple champion du monde de « Formule 1 », Nicolas Prost, ce dernier ayant déclaré, avant cette épreuve : « Je suis heureux et fier de piloter une ‘Vaillante’ aux ’24 Heures du Mans’ et dans le championnat du monde d’endurance. Cela représente beaucoup pour moi : Michel Vaillant est une légende du sport automobile francophone et nous allons tout tenter pour faire briller les couleurs de la ‘Vaillante-Rebellion’. »

Mais écoutons Philippe Graton – co-créateur, en 2009, de la « Fondation Jean Graton » (dont l’un des administrateurs n’est autre que Thierry Boutsen, dernier vainqueur belge, en 1970, en Hongrie, d’un Grand-Prix de « Formule 1« ) – parler de son papa : « C’est le scénariste liégeois Jean-Michel Charlier  (1924-1989) qui, au vu de ses dessins publicitaires, conseilla à mon père de se lancer dans la bande dessinée. Tout naturellement, étant à l’origine, en 1951, des  ‘Belles Histoires de l’Oncle Paul’  (scénarisées par Octave Joly et publiées dans le ‘Journal de Spirou’, ndlr ) , Jean-Michel Charlier accueillit plusieurs histoires, en quatre pages, dessinées par mon père, qui furent ensuite publiées en albums par les ‘Editions Dupuis’. »

« Moins de deux ans plus tard, en 1953, il devient l’un des auteurs du ‘Journal Tintin’, dessinant des histoires courtes, ayant le sport pour thème, dont il écrit lui-même les scénarios, certaines étant reprises dans son premier album (édité par ‘Lombard’, ndlr), en 1957, ‘Ca c’est du Sport’, l’année où il crée Michel Vaillant (une courte histoire de 5 pages, ndlr), avant, en 1958, une première aventure publiée au sein du ‘Journal Tintin’, ‘Le Grand Défi’  (éditée en un album de 62 pages, par‘Lombard », en 1959, ndlr). » 

Toujours en 2018, c’est au tour de Paul Rassat, pour « Move On », de recueillir les impressions de Philippe Graton : « Mon père a créé Michel Vaillant en 1957 et il s’est très vite rendu compte qu’aller se documenter sur le terrain était indispensable pour la crédibilité de sa BD. S’il n’allait pas sur les circuits, s’il ne discutait pas avec les pilotes, avec les mécaniciens, s’il n’allait pas voir les lieux, les écuries, les décors, tout ce qui fait la course automobile, il tournerait très vite en rond et ne s’en sortirait pas. Chez Michel Vaillant il y a bien sûr la part de fictionnel, lui , sa famille et l’écurie ‘Vaillante’ sont purement inventés mais on peut dire que tout le reste existe vraiment, le sport automobile et tout le monde automobile qui l’environne. » 

De son côté, Jean Graton avait déclaré à notre collègue Gilles Gaignault : « Après des conseils donnés par Jean-Marie Charlier, c’est ma rencontre avec Victor Hubinon (1924-1979), le dessinateur de Buck Dany, qui a tout déclenché. Victor m’a initié à travailler au pinceau, la technique de la BD… J’ai choisi la course auto à cause du  Mans. Une compétition que j’ai découvert à 13 ans, car mon père y était commissaire. Je me suis documenté car je me suis toujours senti très à l’aise dans ce milieu automobile… »

… Hors, à ses débuts de dessinateur, c’était plutôt vers l’Histoire qu’il se dirigea, entre 1951 et 1954, via « Les Belles Histoires de l’OncleTom », publiées dans le « Journal de Spirou »et éditées, par « Dupuis ». Ainsi, dès la 2è case de son 1er récit, en 4 pages, « Echec au Feu du Ciel », il dessine… Jules César (100 av. J.C.-44 av. J.C.), 147 autres planches, réparties au sein de 36 autres « Belles Histoires de l’Oncle Tom », suivront, permettant aux enfants, il y a environ 70 ans, d’en connaître davantage sur quelques grands noms qui marquèrent notre Histoire, du Général carthaginois Annibal (Hanibal Barca/247 av. J.C.-182 av. J.C.) à l’aviateur, mort au combat, Georges Guynemer (1894-1917), en passant par le célèbre imprimeur Johannes Gutenberg (vers 1400-1468), le  Général  Bonaparte, futur Napoléon 1er (1769-1821), le pionier de l’électricité Thomas Edison (1847-1931) et bien d’autres…

Un exemple : nombreux, en Belgique, ignorent pourquoi il y a, à Londres, un square Trafalguar, ni pour quelle raison la colonne Nelson y a été édifiée ?  "L'épopée de Trafalgar", dessinée, en 1952, par Jean Graton, nous le révèle...

Ayant quitté le « Journal de Spirou » pour le « Journal de Tintin », les « Editions du Lombard » publient, en 1957, son premier récit évoquant une course automobile, également en 4 pages, « Sans Rancune », accompagné, dans un album broché de 32 pages, aux pages en noir-et-blanc et en couleurs, « ça c’est du Sport », de six autres histoires ayant trait à la boxe, aux cascades automobiles, au cyclisme, au hockey-sur-glace, à la moto et au rugby.

Peu connu, à l’époque, en page 32, Jean Graton est présenté en ces termes : « Il est fort, efficace et tranquille. Sa tête est ronde, son front haut. Ce que vous voyez sur une photographie, c’est la lueur de ses yeux quand il va rire. Ce que vous ne voyez pas du tout, c’est sa moue d’enfant puni quand un de ses croquis ne lui donne pas entièrement satisfaction… Il a la passion des automobiles. Pour lui se sont presque des êtres vivants. Il est à la place du pilote de course, il voit et entend les spectateurs. » 

Lui qui avait gagné, en 1931, à huit ans, le concours de dessins du quotidien « Le Soir », en dessinant son père  réparant sa moto, mais qui n’avait jamais entrepris d’études artistiques, après avoir dessiné tant de petites histoires, également pour l’ancien quotidien « Les Sports », va créer ce personnage qui fera sa gloire, Michel Vaillant, dont il dessina les 70 albums de la série initiale, pendant 48 ans, de 1959 à 2007, étant son propre scénariste pour les 56  premiers albums, son fils, Philippe, lui succédant, au scénario, dès 1994, pour « La Piste de Jade ».

Ainsi en 1986, pour son 48è album, « Irish Coffee », il reçoit le « Grand-Prix du Festival BD de Morzine Avoriaz »,  Jean Graton recevant le « Prix spécial du Jury ‘Le Sport : une Oeuvre, un Auteur’ « . En 2004, la France le fait  « Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres », alors qu’en 2005, c’est au tour de la Belgique de l’honorer, la  poste éditant un timbre à l’effigie de Michel Vaillant, Jean Graton étant le lauréat, à Bruxelles, du« Grand-Prix Saint-Michel pour l’Ensemble de son Oeuvre », recevant, par ailleurs, le grade de« Chevalier de l’Ordre de Léopold ».

Par ailleurs, deux ans plus tôt, en 2003, une fiction produite par Luc Besson, était projetée en salles : « Michel Vaillant » (Louis-Pasal Couvelaire/Fra./104′), alors qu’en 1966, nous avions pu suivre une série télévisée de l’ « ORTF », de 13 épisodes de 26 minutes, « Les Aventures de Michel Vaillant », réalisée par Charles Bretoneiche  et Nicole Osso. 

… Et dire qu’avant de se lancer dans l’aventure de la bande dessinée, dès 16 ans, son père étant prisonnier de guerre, en Allemagne, et sa mère étant décédée, victime d’une attaque cérébrale, Jean Graton, pour survivre, travailla comme ajusteur, sur un chantier naval breton. Ayant bien vite quitté cet emploi, il déclara :« J’ai dû apprendre à me débrouiller tout seul très tôt. Le fait de travailler en usine, sous les ordres d’un c…, dans une espèce de kibboutz, d’être obligé de faire tout ce qu’on déteste, de se faire engueuler, tout cela m’a donné un objectif : dans la vie, je ferai ce dont j’ai envie, quitte à prendre des risques. »

Se souvenant d’avoir, en 1937, accompagné son papa, commissaire du « Club Motocycliste Nantais » et  organisateur de courses, pour assister à ses premières « 24h du Mans », la victoire étant revenue à une voiture  « Bugatti Type 57 », il s’inspira du physique du constructeur italien Ettore Bugatti (1881-1947) pour dessiner le père de Michel Vaillant, Henri Vaillant, fondateur des usines « Vaillante »...

… Et lorsque l’on évoque son papa, l’on constate qu’une des particularités de cette bande dessinée, c’est que la famille de Michel Vaillant est bien présente, contrairement aux autres héros de l’âge d’or de la BD franco-belge, dont on ne connaît rien de leurs familles.

Ainsi, si Lucky Luke chante sa « solitude » sur la dernière case de ses aventures :« I am a poor ‘lomesone’ cow-boy », Michel Vaillant, lui, n’est pas seul, et Jean Graton, en 1967, créera même, chez « Lombard », une BD familiale, « Les Labourdet ». Il n’hésita pas, non plus, à créer, en 1976, chez « Dargaud », un personnage principal féminin, championne de… motocross, Julie Wood, qui après avoir vécu dans ses huit propres albums rejoindra ceux de Michel Vaillant, devenant même l’amie de Steve Warson… Nous l’avons écrit, rien de « solitaire » avec Jean Graton…

Assurément, celui qui restera à jamais le plus belge des auteurs français de BD, a largement obtenu l’objectif qu’il s’était fixé en quittant l’usine, ayant eu la joie de voir Michel Vaillant continuer à conduire ses voitures, après  sa retraite, sur des scénarios de son fils, Philippe (°Uccle/1961), également photographe, pour l’agence « Sygma », ayant effectué des reportages en Bosnie, au Cambodge et au Vietnam, ses photos sur le ZAD de Notre-Dame-des-Landes ayant été exposées, en 2018-2019, au « Musée de la Photographie » de Mont-sur-Marchienne, nous dévoilant,  bien loin des circuits automobiles et de leur luxueuse ambiance, un univers particulier, celui de l’expérience marginale d’une population refusant la construction, sur leur sol, d’un aérodrome…

Venant d’évoquer un musée, soulignons qu’une« Vaillante », dont le design fut créé par Jean Graton, fait partie de la collection permanente de l' "Autoworld", à Bruxelles.

Notons que les libraires belges ont reçu « Duels » – en rapport avec le « WRC » (« World Rally Championship »), avec la présence de notre vice-champion du monde Thierry Neuville -,le 9è album de la série « Michel Vaillant-Nouvelle Saison » (« Graton Editeurs-Dupuis »), le 15 janvier,… une petite semaine avant le départ du créateur de ce champion, Jean Graton…

A un autre niveau, abandonnant les albums de BD, nombre de cases dessinées par Jean Graton, sont devenues des oeuvres d’art grâce au travail de « Michel Vaillant Art Strips », déjà évoqué, alors qu’en 2018, vingt des nombreuses couvertures du« Journal de Tintin »  (1946-1988), réalisées par ce même auteur étaient éditées en  luxueuses affiches, d’un format de 70 x 50 cm, à l’initiative de la « Fondation Jean Graton », en collaboration avec les « Editions Moulinsart ».

Vingt d’entre elles furent ainsi, mises à l’honneur, à la « Galerie Tintin©Hergé », au « Sablon », ces merveilles graphiques étant toujours disponibles pour tout en chacun, des passionnés de la bande dessinée aux férus des courses automobiles, en passant par les amateurs du vintage…

« Son nouvel éditeur (‘Les Editions du Lombard’, ndlr), appréciant qu’il rende toujours ses planches en temps voulu, reconnaissant qu’il possède le sens de la composition, de la perspective et du mouvement, lui demande de réaliser des couvertures dynamiques, pour le ‘Journal deTintin’. Une année, à lui seul, il dessina 1/4 des couvertures  publiées… », nous confiait Philippe Graton.

Notons encore le tweet d’un habitant des Hauts-de-France : « Qu’est ce que j’ai aimé lire les Michel Vaillant, j’aimais le coté humain des aventures mais aussi le pilotage exceptionnel de ce pilote. Au revoir Mr. Jean Graton. »

Avec émotion, il nous reste à remercier Jean Graton pour tout son apport à la bande dessinée franco-belge et au monde de l’automobile.

Yvs Calbert.

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