« Eugène Leroy. Peintures & dessins, 1980-2000 », au « MUba », à Tourcoing, jusqu’au 05 Avril

« J’ose employer le mot ‘harmonie’ car ‘harmonie’, c’est aussi cette solidité, cette saturation, et la possibilité d’être touché. Tout ce que je fais, c’est pour qu’à un moment donné ce que je réalise touche les autres, les rendent tranquilles et heureux, comme moi-même j’éprouve une petite satisfaction après avoir été longtemps insatisfait » (lettre d’Eugène Leroy à Alain Buisine/1991).
Jusqu’au 05 dimanche avril, le « MUba » (« Musée des Beaux-Arts Eugène Leroy », à Tourcoing, nous invite à découvrir son exposition temporaire « Eugène Leroy. Peintures & dessins, 1980-2000 », qui explore la création des vingt dernières années de la vie de l’artiste tourquennois Eugène Leroy. (1910-2000), à travers plus de quatre-vingt dessins & peintures, exécutés entre 1980 et 2000, provenant de la collection du « MUba » & de prêts extérieurs, cette exposition inédite exaltant la liberté d’Eugène Leroy, entre ses 70 et ses 90 ans, ainsi que sa profusion créatrice, « loin des courants et des modes », selon ses propres termes.
« Je ne cesse de parler du dessin, du dessin, du dessin » (Eugène Leroy/1910-2000).
Si ce musée est consacré à cet artiste local, la particularité de la présente exposition est de nous permettre de découvrir ses dessins, trop rarement présentés.
Si le nu, saisi sur le vif, & l’autoportrait prévalent, le paysage, quant à lui, est presque absent, le dessin chez Eugène Leroy est un champ d’exploration à part entière, jamais préparatoire à la peinture. Par d’autres moyens, il y poursuit la même visée : suggérer plus que décrire.
Néanmoins, la première section de la présente exposition nous présente une sélection d’huiles sur toiles, cette technique étant marquée par des touches superposées, une matière toujours plus épaisse, des toiles saturées de couleurs, les tons purs étant juxtaposés, sans mélange préalable, que l’artiste posait, parfois, directement depuis le tube sur la toile.
« Je n’ai pas voulu faire une belle toile, j’ai seulement voulu faire de la peinture … Tout ce que j’ai jamais essayé en peinture, c’est d’arriver à cela, à une espèce d’absence presque, pour que la peinture soit totalement elle-même … C’est une espèce de monde magique qui est celui de faire d’une manière plate quelque chose de vivant par la couleur et la lumière » (Eugène Leroy).
Lorsqu’il écrivait « d’une manière plate », c’est une façon de parler, car certaines de ses toiles pesaient jusqu’à … 90 kilos. De fait, pour ses peintures, son art était de superposer les couches à l’infini. Aussi, un regard latéral sur ses tableaux impressionne, parfois, par l’épaisseur de la peinture à l’huile !
Dans « La Gazette Drouot », notre collègue Ezra Nahmad écrit : « Les empâtements d’Eugène Leroy, extrêmes et denses, engagent le regard dans une profondeur inattendue. Rares sont les peintres qui osent privilégier ainsi l’épaisseur de la matière picturale pour aboutir à une substance qui évoque l’écorce d’un arbre centenaire ou encore un magma huileux. »
Les deux commissaires, la directrice du « MUba » & son assistante, Mélanie Lerat & Bénédicte Duvernay nous confièrent : « Avec Eugène Leroy, n’y a pas de travail préparatoire : c’est le travail de la couleur qui fait apparaître le motif ».
A l’occasion de différents entretiens, Eugène Leroy confia qu’il s’était inspiré des rythmes colorés de son collègue néerlandais Piet Mondrian (1872-1944) ; du dernier ensemble de peintures à l’huile, « Les Saisons » (1660-1664), de son compatriote Nicolas Poussin (1594-1665) ; par le recueil de poésies, « Une Saison en Enfer » (1873), d’Arthur Rimbaud (1854-1891) ou, encore, par l’ouvrage « Le Temps retrouvé » (1927), de Marcel Proust (1871-1922).
Soulignons que cette exposition souligne l’importance de l’atelier pour Eugène Leroy, lieu de travail et d’expérimentation, avec la lumière sur les corps des modèles, lieu de retrait du monde et de vie partagée, avec sa seconde compagne, de cinquante ans sa cadette, Marina Bourdoncle (°1961). A la fois photographe & modèle du peintre, cette dernière, présente chaque jour, participa à l’épanouissement créatif des dernières années d’Eugène Leroy, en jouant de la musique ou en lisant à voix haute des textes de Miguel de Cervantes (1547-1616), James Joyce (1882-1941), …
Dans son atelier, Eugène Leroy observe longuement ses tableaux, dans une lumière changeante, qui y entre par des fenêtres donnant sur l’extérieur, sur la nature, &, précisément, sur son jardin. « J’ai la lumière, qui vient de la fenêtre du fond, qui peut être verte l’été, noire ou blanche l’hiver. Et puis, il y a l’objet devant, qui tient compte de la lumière d’en face & qui essaie de trouver son pourcentage … Toute la peinture …, qui se fait depuis cet hiver, est constituée de cette manière-là… Elle continuera à se faire avec des pourcentages différents, en fonction des mois qui vont passer ... C'est, aujourd’hui, la seule loi de ma peinture », dit-il, en 1994.
Evoquons ainsi Arthur Rimbaud (1854-1891), qui, dans son poème "Adieu", écrivit : « L’automne, déjà ! Mais pourquoi regretter un éternel soleil, si nous sommes engagés à la découverte de la clarté divine, loin des gens qui meurent sur les saisons. »
« Je dessine vite, mais je reviens presque toujours dedans. À radoter, à reprendre, à dire une fois, dix fois, cent fois » (Eugène Leroy).
C’est donc, plus particulièrement, la seconde section, consacrée à ses dessins, exécutés de 1980, jusqu’à son décès, à Wasquehal, en 2000, que nous vous recommandons de découvrir, les deux commissaires nous ayant confié : « On retrouve une recherche sur le corps, l'économie de moyens, la fugacité & le mouvement ... Ce qui l'intéressait, c'était plus la synthèse des mouvements qu'un arrêt ... Quand on pense à Eugène Leroy, c’est spontanément à la peinture qu’on songe mais c’était aussi un très grand dessinateur … Il modifie toutes les normes, notamment en mettant en évidence cette manière assez libre de sortir du cadre. Il est toujours dans l’expérimentation, il disait d’ailleurs qu’il n’avait pas de technique ! »
Admirons, ainsi, ses travaux sur papier au fusain ou à la gouache, rehaussée de craie et de fusain, sachant qu’il dessina dès son enfance, sa première œuvre signée étant un autoportrait dessiné.
Sa pratique prend une dimension nouvelle, à partir des années 1980, par la liberté du geste, les formats de ses dessins devenant plus importants, à la recherche d’une polychromie accumulée, complexifiée, superposée.
Si le dessin est toujours autonome, jamais préparatoire ou servant d’étude, il est complémentaire de la pratique de la peinture et s’en rapproche. Le mouvement du modèle, l’instabilité de la pose & la fugacité d’un geste sont retranscrits par des traits fluides, rapides, avec des jeux de contraste entre opacité et transparence, voire avec des traces du vécu, laissées visibles, de ses doigts ou de sa main.
Evoquant les vingt dernière années de sa carrière, les deux commissaires déclarèrent :« Nous constatons une épure, une simplification … Il n’a jamais décroché du réel mais c’est un réel qui ne s’impose pas, ce ne sont pas des images bavardes & c’est particulièrement fort à une époque où il n’enseignait plus. Mais si certaines personnes évoquent une traversée du désert, alors qu’il travaillait de manière solitaire, ce n’est pas le cas ! »
A noter qu’en fin de parcours, deux téléviseurs nous permettent de voir et d’écouter Eugène Leroy.
Exceptionnelles, les années 1980-2000 marquent le développement de la reconnaissance de l’œuvre d’Eugène Leroy, en France et à l’international, assurée, à partir de 1982, par le galeriste allemand Michael Werner, avec des expositions monographiques, à Eindhoven, Gent, Paris, …, & collectives, notamment à la « Biennale de Venise », ayant participé à ce nouveau rayonnement.
Retraçant, de manière chronologique, les vingt dernières années de la carrière de cet artiste, natif de Tourcoing, l’exposition « Eugène Leroy. Peintures & dessins, 1980-2000 » s’attache à présenter une sélection de peintures & dessins de cette époque, provenant de la collection du « MUba » & de prêts extérieurs. Ces années là marquent l’épanouissement ultime d’un peintre majeur & le renouvellement incessant de ses recherches, de ses inspirations.
Ouverture : jusqu’au 05 dimanche avril, du mercredi au lundi, de 13h à 18h. Prix d’entrée : 6€ (4€, de 18 à 25 ans, dès 65 ans, par membre d’un groupe, non accompagné, de minimum 10 personnes & pour chaque visiteur présentant un ticket de transport en commun, dont le métro, en provenance de « Roubaix », des gares de « Lille-Flandres » & de « Lille Europe » / 0€, pour les moins de 18 ans, pour les demandeurs d’emploi & pour tous, le dimanche 05 avril. Contacts : 33/3/20.28.91.60 ou 33/3/20.76.61.57 & museebeauxarts@ville-tourcoing.fr. Site web : https://muba-tourcoing.fr/.
Profitant de votre présence à Tourcoing, libre à chacun de visiter, également, à Roubaix, le « Musée d’Art & d’Industrie André Diligent », plus connu sous le nom de « La Piscine », dont l’exposition temporaire « La Redoute. Un Temps d’Avance » est accessible jusqu’au dimanche 05 juillet, du mardi au jeudi, de 11h à 18h, le vendredi, de 11h à 20h (entrée gratuite dès 18h), le samedi & le dimanche, de 13h à 18h. Site web : https://www.roubaix-lapiscine.com/.
Yves Calbert.
















