"Picasso et les Avant-Gardes Arabes", à l' "Institut du Monde Arabe", à Tourcoing, jusqu'au 10 Juillet

écrit par YvesCalbert
le 21/05/2022

« J’aurais aimé être maure ou oriental. Tout ce qui touche à l’Orient me séduit. L’Occident et sa civilisation ne sont que les mietes de ce gigantesque pain qu’est l’Orient« , déclara Pablo Picasso (1881-1973), ce propos étant  rapporté par Geneviève Laporte, dans « Si tard le Soir » (Ed. « Plon »/p. 134).

Si cet artiste espagnol ne s’est jamais rendu en terre arabe, en 1938, en Egypte, et en 1951, en Irak, deux manifetes, clés des modernités arabes, placent Picasso en leur coeur, greffant un langage littéraire sur un langage artistique.

Cette proximité entre nombre d’artistes arabes et Pablo Picasso a incité l’ « IMA » (« Institut du Monde Arbabe ») de nous présenter, jusqu’au dimanche 10 juillet, leur exposition temporaire « Picasso et les Avant-Gardes arabes », les  commissaires étant Mario Choueiry, historien de l’art, et Françoise Cohen, directrice de l’ « IMA »-Tourcoing.

« Picasso s’assimile complètement à l’Orient sans l’imiter », écrivait Getrude Stein, dans « Picasso » (Ed.  « Librairie Floury »/Paris/1938).

Dans la première salle, nous sommes accueillis par le « Portrait de Dora Maar » (1937) de Pablo Picasso, et le  « Visage d’Homme à la Bougie » (1956), réalisé par le peintre égyptien Samir Rafi (1926-2004), deux créations  qui se retrouvent sur l’affiche annonçant la présente exposition.

En cette année 2022 marquant le 60è annivesaire de la fin de la Guerre d’Algérie (1954-1962), un dessin de l’inventeur du cubisme attire notre attention. Il s’agit de l’original d’un portrait de Djamila Boupacha (°Bologhine/ 1938), publié dans un livre éponyme (Ed. « Gallimard »/1962), écrit par Simone de Beauvoir (1908-1986) et Gisèle Halimi (1927-2020), son avocate, cette dernière ayant demandé à Picasso de réaliser ce crayonné, sur base d’une photographie de cette Algérienne, militante du « FLN » (« Front de Libération Nationale »), arrêtée en 1960, qui dû souffrir la torture et le viol, par des soldats français, lors de son emprisonnement.

S’adressant au peintre espagnol, Gisèle Halimi écrivit, le 10 juillet 1961 : « Ce portrait – vous le savez – peut beaucoup nous aider, car nous voudrions le reproduire sur les cartes d’adhésion au comité (pour Djamila Boupacha). Il aiderait aussi beaucoup Djamila qui, de sa prison où elle accuse, espère tous les jours l’avoir. » Cette dernière fut finalement libérée le 21 avril 1962.

Autre point fort de cette exposition, narrant les horreurs de la guerre civile espagnole, nous découvrons l’huile sur toile, en noir et blanc, de Pablo Picasso, intitulée « Guernica » (1937/349,3 x 776, cm), qui, commémorant le  bombardement, par les Nazis, de la Ville basque éponyme, fut peinte dans son atelier de la rue des Grands-Augustins, à Paris.

Authentique étendard des peintres engagés, cette oeuvre fut placée , dès 1938, en tête du manifeste des surréalistes égyptiens, « Vivre l’Art dégénéré », une année où, pour la première fois, un pays arabe, l’Egypte, participa à une manifestation artistique mondiale de référence, la XXè « Biennale de Venise ».

Réalisée pour le pavillon espagnol de l’ « Exposition universelle de Paris », notons que cette toile fut confiée au  « Museum of Modern Art » (« MoMA »), à New York, pendant toute la dictature franquiste, n’étant accueillie en  Espagne qu’en 1981, étant exposée, depuis 1992, au « Musée Reina Sofia », à Madrid.

Extrait du manifeste du 22 décembre 1938 : « Cet art dégénéré, nous en sommes absolument solidaires. En lui résident toutes les chances de l’avenir. Travaillons à sa victoire sur le nouveau Moyen-Âge qui se lève en plein cœur de l’Occident. »

L’artiste irakien Dia Al-Azzawi (°Bagdad/1939) écrivait, en 2018 : « Avec ‘Guernica’, Picasso {…} a réussi à inventer des symboles {…} historiques et universels, un style conforme à nos valeurs humaines et morales de refus de tout usage de la violence contre les civils, qu’aucune idéologie ou régime politique ne peuvent justifier », … un propos  d’une brûlante actualité, en 2022, dans l’Est de l’Europe.

L’occasion nous est ici donnée de voir quelques photographies, qui, nous révélant les différentes étapes de la création de « Guernica », furent prises par Dora Maar (née Henriette Theodora Markovitch/1907-1997), compagne de Picasso, de 1936 à 1943.

Dans cette même salle, une autre huile sur toile, sans titre (1991-1992/140 x 350 cm, exposée pour la première fois en France, réalisée par le peintre syrien Alwani Khozaima. Ce triptyque dénonce les massacres perpétrés, en 1982 ,  par le régime bassiste syrien, pour éradiquer dans le sang l’opposition des Frères musulmans, à Hama, cette  oeuvre faisant sienne une grammaire de formes et de personnages issue de « Guernica », tels le minotaure et le  cheval à la langue pointue.

En 1934, l’auteur égyptien Salama Musa (1887-1958) écrivait, dans la revue « Al Majala al-jadîda » : « En somme si l’art de Picasso vise à renforcer le sentiment d’être, c’est uniquement parce qu’il veut nous dire que si nous ne sommes pas satisfaits de nos conditions actuelles, c’est à nous de les changer. »

A noter la présence d’un second dessin original de Picasso, qui fut publié par « Paris-Soir ».

Dans le catalogue – citant les mots de Mohammed Khadda (1930-1991), l’un des fondateurs de la peinture algérienne contemporaine : « En France, Picasso était accusé d’être un étranger, ici, ils nous accusent d’être des  Picasso » -, Jack Lang, président de l’« IMA » écrit : « Ils sont nombreux les artistes du monde arabe qui ont regardé l’oeuvre du créateur de ‘Guernica’. Ils se sont engagés de toute leur force dans l’aventure de l’art moderne, ont brisé les tabous,lutté contre le colonialisme, imaginé un monde meilleur … Il est temps d’admirer leurs oeuvres dans un face-à-face égalitaire. »

De son côté, Alain Fleischer, président de l’ « IMA »-Tourcoing, écrit : « L’opportunité nous est offerte de constater que les grands maîtres des avant-gardes arabes ont dialogué avec quelques grandes figures de l’art européen du XXè siècle comme Pablo Picasso, un génie de cette terre d’Espagne, où est née la culture arabo-andalouse. »

Une mise en relation de combats nous est proposée, avec le « Minotaure du Javelot » (1934/97 x 130 cm), une  encre de chine de Pablo Picasso, prêtée par le « Musée national Picasso », à Paris, et « Caïen et Abel »  (1958/74 x 74 cm), une huile sur toile de Mahmoud Habbad, en provenance de l’ « Art Foundation »,  à  Beyrouth.

Avec une thématique nettement plus légère, nous retrouvons Sami Rafi, avec son huile sur masonique, « Femme au Loup » (1973/72 x 90 cm/« Coll. Saleh Barakat Gallery », Beyrouth), qui a pu être inspirée de l’huile sur toile  de Pablo Picassso « Les Demoiselles d’Avignon » (1907/243,9 x 233,7/« MoMA », New York).

Notons qu’une salle met en relation des céramiques de Pablo Picasso avec celles de différents artistes arabes,  parfois inconnus, nous présentant, aussi, un tapis de prière (« banaluka ») du XVIIIè siècle, en provenance de la  Région des Balkans, l’histoire étant, également, mise à l’honneur avec d’anciens manuscrits sur papier, comme le « Départ de la Caravane », peint, à Bagdad, en 1236, par Mahmûd al-Wâsitî, ou encore le « Masque de Sargon » , un bronze de l’Empire Akkad (2334-2154 avant notre ère), prêté par le « Musée national de Bagdad ».

Notons le propos de l’artiste palestinien Kamel Boullata (1942-2019) :« Picasso a absorbé les meilleures qualités  artistiques issues de toutes les civilisations humaines et les a transformées en un langage personnel. C’est pour cela qu’il est l’artiste qui révèle le climat du XXè siècle. »

De son côté, Guillaume Apollinaire (1880-1918) écrivit, dans « Les Jeunes : Picasso, Peintre » (« La Plume », N° 372, 15 mai 1905) : « Son insistance dans la poursuite de la beauté l’a dirigé sur des chemins. Il s’est vu plus latin moralement, plus arabe rythmiqement. »

Pablo Picasso, lui-même, ayant déclaré : « Et alors j’ai compris que c’était le sens même de la peinture. Ce n’est pas un processus ethétique, c’est une forme de magie qui s’interpose entre l’univers hostile et nous. »

N’hésitons donc pas à découvrir, à l’ « IMA »-Tourcoing, pas moins de 70 oeuvres créées par Dora Maar et Pablo  Picasso, ainsi que par 32 artistes nous venant de 9 pays arabes (Algérie {3 artistes}, Egypte {5}, Irak {9}, Liban {7},  Maroc {1}, Palestine {1}, Soudan {1}, Syrie {4} et Tunisie {1}), cette exposition, augmentée d’autres oeuvres, étant ensuite programmée, à l’ « IMA »-Paris.

Soulignons, par ailleurs, l’organisation, trois dimanche, d‘ateliers familles, sur différents thèmes : « Cadavre exquis » , le 29 mai ; « Portrait mobile », le 12 juin ; et « Visites énigmes », le 26 juin. N’hésitez pas à contacter le Musée !

Ouverture : jusqu’au dimanche 10 juillet, du mardi au jeudi, de 13h à 18h, le vendredi, de 13h à 20h, le samedi et le dimance, de 10h à 18h. Prix d’entrée : 6€ (4€, en prix réduit / 0€, pour les moins de 30 ans, tous les vendredis, de 16h à 20h, et pour les familles {2 adultes & 2 enfants}, tous les dimanches, de 10h à 12h). Adresse : rue Gabriel Péri, 09. Contacts : 33.3/28.35.04.00 & accueil@ima-tourcoing.fr. Site web : https://ima-tourcoing.fr/.

Noons que ce musée est installé dans l’ancienne réputée école de natation de Tourcoing, dont un membre du club local « Enfants de Neptune », Paul Beulque (1877-1943), devenu entraîneur national, emmena l’équipe de France  de water-polo, forte de 5 joueurs tourcaignois, vers le titre de championne olympique, en 1924, à Paris, remportant la finale face à la … Belgique.

Ainsi, dans le hall d’accueil du musée, sous un superbe lustre arable, outre une vidéo retraçant l’histoire de cet édifice, nous trouvons une maquette de cette ancienne « piscine des bains municipaux ».

Notons enfin qu’à l’occasion de la« Fête de la Musique », le vendredi 17 juin, de 18h à 23h30, l’ « IMA »-Tourcoing  organisera une « Fête espagnole », en partenariat avec « Attacafa » et la « Maison Folie d’Havré », sur le site de cette dernière institution, où, dans le cadre d‘ « Utopia Lille 3000 », nous pouvons visiter, jusqu’au dimanche 23 octobre « Reconnexion », nous présentant des installations de« Scenocosme » (Anaïs met den Ancxt & Grégory Lasserre).

Tourcoing mérite vraiment notre intérêt, une autre intéressante exposition, « Eugène Leroy. A contre Jour », également proposée dans le cadre d’« Utopia Lille 3000 », nous y attendant, jusqu’au dimanche 02 octobre, au  « Musée des Beaux-Arts », désormais connu sous l’appelation« MUba ».

Yves Calbert.

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