URGENCE : la sauvegarde des abeilles

écrit par francois.detry
le 15/04/2020

Depuis la nuit des temps, siècle après siècle, une petite abeille noire robuste, au caractère bien trempé, butine sans relâche les fleurs des arbres fruitiers, des potagers, des arbustes sauvages et des plantes aromatiques, médicinales et ornementales de nos régions…

Survivante des deux dernières glaciations, notre abeille locale, appelée communément « abeille noire », porte en elle un patrimoine génétique exceptionnel. Comme ses cousines aux quatre coins du continent, elle a été façonnée par des siècles d’adaptation aux conditions locales, à la dureté du terrain, aux caprices des saisons, aux variétés des plantes et à leur période particulière de floraison…

Un petit prodige de la nature, qui est aujourd’hui sur le point de disparaître totalement de nos territoires à l’état sauvage, victime de l’industrialisation et de la rationalisation des modes de production agricoles (4) et apicoles ……et coincée dans une spirale infernale que nous tentons à tout prix d’arrêter – peut-être, je l’espère, avec votre aide !

Fragilisées par la perte de leur habitat naturel et les carences alimentaires dues à la monoculture, empoisonnées par les pesticides hautement toxiques répandus dans les champs, à la merci des virus, parasites et prédateurs importés comme le frelon asiatique,  les abeilles s’effondrent par millions, menaçant le principe même de pollinisation et donc la reproduction naturelle des cultures, et mettant des milliers d’apiculteurs, dépendants de leur travail, face à une situation désespérée. Pour renouveler leurs cheptels décimés, un grand nombre d’entre eux ont recours à des reines importées de pays étrangers (Grèce, Malte, Chypre, mais aussi Chili, Argentine, Australie, Nouvelle-Zélande, Chine...). Voyageant par avion ou par camion sur de longues distances, dans de simples colis postaux, accompagnées de quelques abeilles ouvrières qui les assistent pour assurer leur survie, les reines arrivent fragilisées et affaiblissent la colonie sur laquelle elles sont appelées à régner.

Elles apportent avec elles un patrimoine génétique adapté à un environnement souvent très différent de celui auquel elles se retrouvent confrontées : d’autres climats, d’autres fleurs et d’autres conditions de vie avec lesquelles elles ont co-évolué pendant des millénaires.

Résultat : les colonies d’abeilles étrangères sont très vulnérables ; le système immunitaire des butineuses n’est plus assez solide pour résister aux agressions extérieures ( parasites et virus autochtones ou importés, produits chimiques, manque de diversité dans le pollen et le nectar dont elles se nourrissent...), et elles nécessitent encore plus de soins et d’intervention de la part des apiculteurs : aujourd’hui, en France, on achète davantage de sucre industriel pour nourrir les abeilles qu’on ne récolte de miel…

… C’est surréaliste !

Il est probable que d’ici quelques années seulement, plus aucune abeille à miel ne soit capable de survivre sans intervention humaine.

Mais pire encore : comme une reine abeille peut être fécondée dans la nature par au moins 15 ou 20 mâles qui n’hésitent pas pour cela à parcourir des kilomètres pour la trouver, les populations d’abeilles natives se croisent avec leurs congénères importées. Cette hybridation des nouvelles générations d’abeilles accélère leur déclin à une vitesse vertigineuse, malgré les efforts de certains apiculteurs pour préserver les abeilles locales dans des ruchers à part.

Dans certaines régions, les abeilles importées ou hybrides sont désormais majoritaires : Pyrénées, Alsace, Bourgogne, Jura...
Et le rythme des importations continue d’augmenter au fur et à mesure que les abeilles dépérissent : on comptait 5 % d’abeilles importées en France en 2007... 48 % en 2012... et même 80 % en 2014 dans certaines régions !

Une spirale infernale qui pourrait mener, selon les scientifiques, à une disparition irréversible de nos abeilles locales, un peu partout en Europe… pour laisser la place à des abeilles importées ou hybrides très fragiles, non adaptées, qui pourraient à leur tour disparaître en quelques générations seulement !

En France, l’abeille noire locale, Apis mellifera mellifera, pourrait être définitivement rayée de la carte d’ici une quinzaine d'années seulement d’après Lionel Garnery, chercheur au CNRS et spécialiste de l'abeille noire.

En Belgique, en Allemagne, dans les pays scandinaves, dans les Balkans, en Italie, au Portugal, en Espagne – même sur des îles protégées comme les Canaries ! – des associations locales s’alarment de la disparition des butineuses ancestrales, et cherchent désespérément à les protéger.

Si nos abeilles locales s’éteignent, alors s’éteindra avec elles notre meilleur espoir de repeupler nos territoires avec des abeilles solides et capables de résister aux agressions et aux bouleversements climatiques, sur lesquelles nous devons pouvoir compter pour bâtir un jour une agriculture réellement durable qui bénéficiera aussi aux générations futures.

Il y a urgence à protéger nos abeilles locales, et nous avons besoin de toute l’aide possible pour mener cette bataille cruciale pour l’avenir du vivant et l’ensemble de la chaîne alimentaire !

Depuis plus de cinq ans, l’ ONG, POLLINIS, s’est lancée à corps perdu dans la bataille pour la sauvegarde des abeilles locales. Elle a aidé à organiser la FEdCAN, Fédération européenne des conservatoires de l’abeille noire, porté le combat auprès des décideurs politiques et des citoyens, et soutenu plusieurs projets de terrain.

À force de sonner le tocsin sur la menace que la disparition des abeilles locales ferait peser sur l’ensemble des abeilles et des secteurs d’activités qui en dépendent – apiculture et agriculture en tête – elle a réussi à convaincre les députés européens de l’impérieuse nécessité de leur préservation.

Il y a deux ans, suite à une mobilisation des conservatoires de l’abeille noire et de plus de 100 000 citoyens, elle a obtenu une prise de position officielle du Parlement européen en faveur d’une protection des abeilles locales et de leurs zones de conservation.

Les eurodéputés prévoyaient notamment de « renforcer la protection juridique et le soutien financier accordés aux écotypes et populations locaux d’abeilles domestiques dans l’ensemble de l’Union européenne, y compris par la mise en place de zones de conservation, protégées par la loi, des abeilles domestiques endémiques ».

Mais depuis deux ans, ce texte potentiellement salvateur pour des millions de butineuses ancestrales de nos territoires, n'a toujours pas été mis en application !

Les conservatoires, qui sur le terrain se battent au quotidien pour tenter de sauvegarder ces précieuses abeilles, sont toujours aussi démunis face aux épandages de produits chimiques ou aux hybridations accidentelles de leurs colonies avec des abeilles importées placées à proximité :

il suffit malheureusement de l'installation près du conservatoire de quelques ruches peuplées d'abeilles étrangères, pendant la période de reproduction, pour fragiliser un rucher conservatoire, voire pour menacer tout le travail de protection et de préservation mené depuis des années…

Il y a urgence à protéger nos abeilles locales, et leurs zones de conservation !

Certains grands laboratoires s'organisent pour isoler dans des éprouvettes le précieux capital génétique de nos abeilles locales, qui pourrait être la réponse au déclin massif des abeilles à l’heure actuelle... pour le breveter à leur avantage et le commercialiser le jour où l'on ne trouvera plus une seule abeille locale dans la nature...

Chez POLLINIS, avec d’autres associations en Europe et les représentants des conservatoires que nous soutenons de longue date, nous avons décidé au contraire de tout faire pour préserver nos abeilles locales dans leur environnement d’origine, comme les butineuses libres et sauvages qu’elles ont été depuis des millénaires.

Et elle fait appel à vous, et à toutes les personnes qui voudront bien nous prêter main forte dans ce combat essentiel pour l’avenir de toutes les abeilles pour empêcher la confiscation par quelques laboratoires privés du patrimoine génétique unique de nos abeilles millénaires, pour préserver dans la nature ce bien commun d’une valeur inestimable  et pour perpétuer le service de pollinisation naturelle rendu gratuitement par ces butineuses depuis des temps immémoriaux, dont nous avons désespérément besoin pour garantir la sécurité alimentaire des générations à venir !

    L’ABEILLE NOIRE, VAILLANTE SURVIVANTE DE LA DERNIÈRE ÈRE GLACIAIRE EN FRANCE

Au cours de la dernière période glaciaire, des communautés d'abeilles à miel installées en France se sont retrouvées cernées par les murs de glace et les toundras battues par des vents sibériens. Réfugiées dans le Sud du pays, certaines ont survécu à ce climat impitoyable. Ces rescapées sont les abeilles noires.

orsqu’est survenu le dernier âge de glace, les abeilles à miel peuplaient déjà l’Europe depuis des centaines de milliers d’années. Apis mellifera s’était propagée sur le continent au cours de plusieurs vagues de migration, depuis une zone située en Afrique du Nord ou au Moyen-Orient.

A la fin du Pléistocène (−2,5 Ma à −10 000 ans), des glaciers sont peu à peu descendus sur le Nord et le centre de l’Europe, bientôt recouverts d’une immense calotte glaciaire (appelée inlandsis) qui s’étendait de l’Angleterre à la Sibérie. L’eau étant mobilisée par les glaciers, le niveau des mers était plus bas de 120 mètres, et une langue de terre reliait même la France et l’Angleterre. Cet âge de glace a duré de −110 000 à −11 000 ans, le maximum glaciaire étant atteint vers −22 000 ans, avec des températures de 5 à 6 degrés inférieures à celles que nous connaissons actuellement.

Au maximum glaciaire, une calotte de glace recouvre le Nord de l’Europe et les Alpes. © Ulamm

Durant cette époque glaciaire, une mégafaune peuplait le territoire français : mammouths laineux de 10 tonnes, rhinocéros laineux, lions des cavernes, cerfs géants de 2 mètres au garrot (mégacéros) et rennes… Il y avait également des rongeurs, marmottes ou lemmings à collier, des oiseaux (chouette harfang, lagopède, chocard à bec jaune…), des poissons, reptiles, batraciens et des insectes… L’homme de Neandertal et Homo sapiens foulaient également ces terres.

L’abeille, cernée par les glaciers

Les communautés d’abeilles installées sur ce territoire se sont retrouvées encerclées par l’immense glacier au Nord, les Alpes à l’Est et la barrière glacée des Pyrénées au Sud-Ouest. Entre le glacier du Nord et les Alpes s’étendait une toundra, tapis d’herbes éparses, de mousses, de lichens et d’arbustes nains, battue par des vents violents et glacés.

Seul le Sud de la France était tapissé de steppes peu boisées, comme celles qui se trouvent actuellement en Asie centrale, et de forêts clairsemées de pins sylvestres. Les températures montaient à 15 °C l’été et descendaient à −20 °C en hiver.

Les recherches sur les pollens du Quaternaire ont permis de retrouver la trace d’arbres à feuillage caduque (tels que le noisetier, le chêne ou le hêtre), dont la présence témoigne de l’existence de microclimats plus cléments. Les mêmes espèces végétales ont aussi été identifiées dans le charbon issu des feux de bois de communautés humaines du Paléolithique qui s’étaient réfugiées dans le Sud-Ouest de la France durant la période glaciaire. Dans cette mosaïque de paysages du Sud se trouvaient donc des zones hospitalières.

C’est là qu’Apis mellifera a pu se replier, au sein de vallées abritées des vents violents qui balayaient plateaux et collines. Avec une forte pression de sélection imposée par le climat glaciaire, seuls les groupes d’abeilles isolés disposant de bonnes capacités de résistance et de frugalité, et une stratégie de récolte et de stockage important du miel pour passer l’hiver ont résisté. Ces groupes constituent la sous-espèce Apis mellifera mellifera, l’abeille noire, véritable survivante des glaciations.

À l’assaut des terres du Nord

Le climat s’est ensuite réchauffé il y a environ 8 000 ans. Les sols ont dégelé, le niveau de la mer est remonté de −120 m à −25 m par rapport au niveau actuel. La toundra, qui dominait une vaste partie de l’Europe, a régressé. Les essences d’arbres feuillus qui s’étaient maintenues dans des zones refuges durant les périodes froides, ont repeuplé le territoire.

Avec le réchauffement, certaines espèces d’animaux comme le renne ou le renard polaire ont migré vers les régions nordiques. D’autres espèces se sont éteintes : mammouth, lion des cavernes, rhinocéros laineux, mégacéros…

Quant aux abeilles, trois sous-espèces d’Apis mellifera s’étaient désormais différenciées sur le pourtour nord de la Méditerranée : Apis mellifera mellifera en France, Apis mellifera iberica dans la péninsule ibérique et Apis mellifera ligustica en Italie.

Tandis qu’iberica reste bloquée par les montagnes des Pyrénées et ligustica par les Alpes, l’abeille noire présente dans le Sud de la France, elle, n’est plus cernée par aucun obstacle. Profitant du climat plus propice, elle commence à conquérir le Nord, entame une progression vers l’intérieur des terres et colonise un immense territoire qui s’étend jusqu’à l’Oural à l’Est, à la Scandinavie au Nord et à l’Angleterre, encore reliée au continent.

Un patrimoine exceptionnel et menacé

Cette capacité d’adaptation à des conditions climatiques extrêmes confère à l’abeille noire un patrimoine génétique exceptionnel. Cependant, après avoir survécu dans nos contrées au cours des millénaires, cette précieuse abeille est aujourd’hui menacée de disparition. Les apiculteurs, dont les cheptels sont décimés par les pesticides et les maladies, importent en effet massivement depuis quelques décennies des reines issues d’autres sous-espèces.

Venues des quatre coins du monde – Europe du sud, Amérique latine, Australie… – ces abeilles se croisent avec les abeilles locales, provoquant une hybridation incontrôlable. Le patrimoine génétique de l’abeille noire, résistante et façonnée par nos paysages, se dilue ainsi de manière accélérée. Selon les scientifiques, cette pollinisatrice locale, venue du fonds des âges, pourrait avoir totalement disparu d’ici une quinzaine d’années.

https://action.pollinis.org/donate/abeille-locale-je-fais-un-don/?t=5&ak...

© Pollinis

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Lien vers tous les reportages de François DETRY

  • Au maximum glaciaire, une calotte de glace recouvre le Nord de l’Europe et les Alpes. © Ulamm
  • L’abeille noire était contemporaine de la mégafaune du Quaternaire. ©Mauricio Antón
  • Cette abeille noire de Savoie, surprise en train de butiner un edelweiss dans le Parc national de la Vanoise, est la digne héritière de ces ancêtres. Elle est particulièrement adaptée à des hivers froids et longs et à la végétation qu’elle rencontre en montagne. © Parc national de la Vanoise – Ludovic Imberdis
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