Patrimoine : sauvons le "Petit Pont" de la Citadelle, à Namur

écrit par YvesCalbert
le 11/08/2023

« La conscience est un trait d’union entre ce qui a été et ce qui sera, un pont jeté entre le passé et l’avenir » (Henri Bergson).

Remontons au 19 juillet 1896, jour où, à proximité de l’actuelle « Maison des Mariages » de la Ville de Namur – à l’époque « Palais Forestier » (qui abrita le « Musée provincial de la Forêt », palais édifié par l’architecte bruxellois Henri Van Massenhove {1860-1932}) -, Mademoiselle Monneau ouvrit son « Café-Laiterie du Fort d’Orange » (une villa, appartenant préalablement au domaine militaire du « Fort d’Orange »), qui devint, en 1920, le café-laiterie « Au Moulin Rouge » … Mais qui se souvient que Namur posséda son « Moulin Rouge » ?

Pour en faciliter l’accès depuis la route vers l’esplanade, alors en construction, Auguste Monneau obtint, en mai 1897, l’autorisation de la Ville d’établir une passerelle en fer forgé, que nous appelons Petit Pont, … toujours bien présent au XXIè siècle, même s’il est, désormais, interdit d ‘accès …

… Ce qui n’empêche pas ce Petit Pont, enjambant la rue des Canons, de maintenir une atmosphère « Belle Epoque » à la Citadelle.

Le 19 avril 2017,notre collègue de « L’Avenir », Bruno Malter, écrivait : « Il a connu des heures plus fastueuses. Aujourd’hui, il cache difficilement le poids des ans. Ce petit pont en fer forgé, qui enjambe la rue des Canons, juste en face du ‘Parc attractif Reine Fabiola’ se trouve dans un état de délabrement avancé: quelques grosses pierres qui forment les épais piliers du pont se sont déjà détachées, entraînant partiellement des rambardes en fer forgé. La végétation a envahi le tablier, dont l’accès est barré par une barrière. Sous le pont, les briques de la voûte sont partiellement déjointoyées et les poutrelles de fer de la structure présentent d’inquiétants signes d’érosion. La Ville demande à la propriétaire de le restaurer ou de le démolir.« 

« Le petit pont va disparaître du paysage », titrait l’ « Avenir ». Six ans et près de quatre mois plus tard, rien n’a changé, mais le temps presse si l’on veut sauver ce Petit Pont romantique de la destruction. Aussi, sous l’initiative de notre photographe, Murielle Lecocq, un groupe de défenseurs de ce Petit Pont s’est constitué, soucieux de préserver le patrimoine namurois.

Autrefois, ce Petit Pont séduisit un acteur-réalisateur, qui écrivit : « Je vais où je m’amuse, et quand je ne m’amuse plus, je m’en vais … Pour moi, si on ne rit pas c’est foutu. » Nul doute qu’André Gevrey (1913-1993) s’amusa lors de son tournage, pour une série télévisuelle, sur ce Petit Pont, qu’il emprunta, comme acteur, vêtu d’un imperméable clair.

Notons que c’est lui, alors speaker à l’ « INR » (ancêtre radio de la « RTBF »), qui annonça aux citoyens belges, le 10 mai 1940, le début de la seconde guerre mondiale. Devenu acteur, après avoir joué pour le « Théâtre de Lausanne », il fut l’un des premiers à occuper la scène de notre « Théâtre national », fondé en 1945. Pour la télévision, il assura le tournage, au « Théâtre du Vaudeville », de « La bonne Planque », avec Bourvil (né André Raimbourg/1917-1970), alors qu’en 1960, il tint le rôle, au « Théâtre des Galeries », de Monsieur Beulemans, dans « Le Mariage de Mademoiselle Beulemans », de Frantz Fonson (1870-1924) et Fernand Wicheler (1874-1935). En 1972, au cinéma, il était le cocher, dans « Franz » (91′), le premier film réalisé par Jacques Brel (1929-1978).

Malheureusement, en 2023, plus question de tourner un film sur le Petit Pont, désormais interdit d’accès !

Le 09 juin 2022, Pascal Mouton écrivait, annonçant le cortège de motos ancêtres du 30 juillet, dans le cadre de l’inauguration du mémorial dédié au motocross de Namur, organisé par l’asbl « Moto Legend Namur » : « Au retour, le cortège des motos passera sous le petit pont près de la plaine de jeux, un endroit idéal pour réaliser des clichés des participants … »

… Car oui, ceux qui assistèrent à l’une ou l’autre éditions du « Grand-Prix de Belgique », se souviendront des nombreux spectateurs, qui regardaient, du haut du Petit Pont, les Roger Decoster, Joël Robert, Stefan Everts, André Malherbe et autres champions se disputer les victoires sur le circuit de la Citadelle, … jusqu’au jour où, par mesure de sécurité, son accès ne fut plus autorisé.

« Sécurité », voici bien le mot clef qui, depuis des années, remet en question l’existence de ce Petit Pont.

Ce vendredi 04 août 2023, nous pouvions lire le propos d’Erique Lefevre, propriétaire, depuis 2001, de la villa voisine, dans « L’Avenir » : « Cela fait vingt ans que la Ville dit que je suis la propriétaire de ce petit pont. Et ça fait vingt ans que j’assure le contraire. Quand mon notaire interroge le cadastre à ce sujet, la réponse est claire: la Ville est propriétaire. D’ailleurs, quand c’était le motocross, encore au début des années 2000, ils s’assuraient que le pont soit accessible pour les spectateurs. S’ils n’étaient pas propriétaires de l’édifice, je suppose qu’ils m’auraient au moins demandé l’autorisation … »

Notons que sur un document officiel de la Ville de Namur, daté du 18 décembre 1981, nous pouvons lire : « Tout semble indiquer que le pont est propriété communale, sous réserve d’une mention à éventuellement retrouver dans l’acte de vente de l’habitation située à proximité immédiate. »

Par ailleurs, s’étant renseignée auprès de l’ « AWaP » (« Agence Wallonne du Patrimoine »), Murielle Lecocq nous transmet la réponse écrite, datée du mercredi 02 août 2023, de cette Agence du Patrimoine (version intégrale de ce texte, afin d’éviter toute interprétation journalistique de son contenu) :

« En premier lieu, il convient de prendre en compte l’article 3.64, § 1er, du Code civil qui précise que ‘les ouvrages et plantations réalisés sur, au-dessus ou en dessous d’un fonds sont présumés appartenir au propriétaire dudit fonds’ et que ‘cette présomption peut être renversée par la loi ou par un acte juridique’.

Dans l’éventualité où il n’existe pas d’acte juridique contraire, le propriétaire du fond de l’assiette de la voirie pourrait être considéré comme le propriétaire du pont en vertu de l’article 3.64 du Code civil.

Il est à noter que le Code civil prévoit également le cas des biens immeubles sans maître, en ce que l’article 3.66 du Code Civil prévoit que ‘les biens immeubles sans maître appartiennent à l’Etat’.

Nous tenons également à porter à votre attention qu’il ne relève pas des compétences de l’ ‘AWaP’ de trancher les litiges civils et qu’en cas de contestation, seul un juge pourra définitivement trancher la question du droit de propriété portant sur ce pont.

En second lieu, nous portons à votre attention que des actes et travaux peuvent être réalisés par un tiers sur le bien d’autrui pour autant que le propriétaire ait préalablement donné son accord. A cet égard le CoPat ne précise pas que le demandeur d’une réunion de patrimoine doit être le propriétaire du bien classé mais, en tout état de cause, le ou les propriétaires doivent être conviés aux réunions de patrimoine.

Pour le reste, nous portons à votre attention que l’acquisition d’un droit de propriété sur un bien, qui plus est classé, n’est pas anodin et implique le respect de certaines obligations. »

Suite à cet écrit de l’ « AWap », Murielle Lecocq, confiait à notre collègue Samuel Husquin de « L’Avenir » : « On se situe déjà ans le périmètre classé de la Citadelle. Mais si on parvient à faire inscrire le pont sur la liste du petit patrimoine, on pourrait même solliciter des subsides pour sa réparation. »

« Pour les travaux, une estimation a été effectuée par la Région, il y a quelques années. Et cela tournait autour des 100.000 € … Avec quelques défenseurs du patrimoine, on veut, tout simplement, sauver ce pont. Pour le financement, certains partenaires locaux, comme la ‘Parfumerie Delforge’, se sont déjà manifestés … Mais à quel propriétaire s’adresser si l’on veut racheter ce pont ? … »

« La route des Canons, et donc le pont, est bien reprise dans le périmètre du site classé de la Citadelle … Un accord pourrait être trouvé entre la propriétaire et la ville ou la citadelle (cession pour le franc symbolique, par exemple), avec servitude pour l’accès et l’entretien. »

La suggestion d’un lecteur, Quentin Daems, sur « Facebook » : « S’il n’y a pas de cession de la propriété de la commune, peut-être faudrait il probablement imaginer un contrat indiquant qu’après la restauration aux frais d’autres personnes, la commune s’engagera à entretenir le bien à l’avenir, à ne pas le détruire ni à l’aliéner à une personne susceptible de ne pas l’entretenir. »

Un autre lecteur, Stéphane Moreau, a trouvé ce texte, autrefois publié par l’ « AWaP » : « Le petit patrimoine populaire est composé de petits éléments, construits ou naturels, qui agrémentent le cadre de vie et témoignent d’anciennes pratiques religieuses, agricoles, artisanales … Ils sont des témoins historiques, ils appartiennent à la mémoire collective et contribuent au sentiment d’appartenance. Au-delà, ils peuvent servir de repères et contribuent à rythmer et structurer l’espace-rue » 

André Dubuisson, l’ancien photographe de « Confluent », écrit, de son côté : « Le propriétaire de la voirie surplombée (la route des Canons/ndlr) pourrait aussi en être le ‘gestionnaire’ logique, petit rappel du code napoléonien sur l’appartenance de l’espace surplombant une propriété … »

A chacun de prendre position, mais, pour des raisons de sécurité, il est temps d’agir, en espérant que ce patrimoine puisse être préservé.

« Tout finit par arriver : avec le temps, l’herbe devient du lait » (Sarah Dars).

Yves Calbert.

 

 

 

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