« Trésors de Laine et de Soie. Les tapisseries de Guillaume Werniers & Catherine Ghuys à Lille au XVIIIe siècle », à Lille, jusqu'au 11 Octobre

« Il y a, à Lille, trois ou quatre manufactures de tapisseries, qui le disputent à celles de Bruxelles & d’Audenaarde, pour la perfection de leurs ouvrages » (mémoire de l’intendant de Flandre/1713, cité par Houdoy /1871/page 21 du catalogue).
A Lille, hormis le « Palais des Beaux-Arts », s’il y a un musée qu’il convient de visiter, c’est bien « Le Musée de l’Hospice Comtesse », situé à 200 m de l’avenue du … Peuple belge », à 15′, à pied, de la gare ferroviaire de « Lille Flandre ».
« Cerise sur le gâteau », jusqu’au lundi 11 octobre inclus, nous pouvons profiter de l’exposition temporaire « Trésors de Laine et de Soie. Les tapisseries de Guillaume Werniers & Catherine Ghuys à Lille au XVIIIe siècle », nous proposant, pour la première fois, de découvrir un fonds exceptionnel de onze tapisseries, aujourd’hui méconnues.
Ville drapière et commerçante, Lille a développé, depuis la fin du Moyen Âge jusqu’à la veille de la Révolution
française, une activité de fabrication de tapisserie sur métier, les tapissiers étant, alors, soumis à l’autorité municipale, qui leur accordait des subventions.
« Le succès des tapisseries s’inscrit dans le goût raffiné, du XVIIIe siècle, qui voit l’émergence d’un nouvel art de vivre », écrit la directrice, à Lille, du « Palais des Beaux-Arts » & du « Musée de l’ « Hospice Comtesse », Juliette Singer, en page 11 du catalogue (« Editions Invenit »/sous la direction éditoriale de Dominique Tourte/2026/144 pages).
A noter que toute tapisserie est un produit de luxe destiné aux aristocrates, aux riches bourgeois et aux communautés religieuses, souvent commanditaires, puisque nécessitant plusieurs mois de travail – les œuvres textiles de Catherine Ghuys (1701-1778) & Guillaume Werniers (avant 1688-1738) sont exposées pour la première fois, en regard d’archives conservées & d’objets de mise en contexte (céramiques, livre de comptes, ancien métier à tisser & peintures inspirées par cette activité), tel un florilège représentatif de l’une des manufactures importantes du Nord de l’Europe.
Guillaume Werniers, d’origine bruxelloise, reprit, en 1701, la manufacture de tapisseries que son beau-père Jean De Melter (actif à Bruxelles depuis 1675) avait fondée, à Lille, une douzaine d’années plus tôt. Employant jusqu’à cinquante ouvriers textiles, Guillaume Werniers répondait à des commandes locales (États de Flandre, églises & couvents), s’étend spécialise dans la production de tapisseries représentant des scènes de la vie quotidienne.
Exposer des tapisseries relève toujours de l’exploit. Grandes, fragiles, complexes à présenter en raison de leur poids et de leur sensibilité à la lumière, les tapisseries réalisées à Lille, au cours du XVIIIe siècle, par cette manufacture méritent une exposition pour révéler l’éclat de leur restauration et partager l’actualité de la recherche en cours sur ce fonds textile rare.
En s’appuyant sur ses collections historiques & sur celles du « Palais des Beaux-Arts » de Lille, complétées par des prêts de la « Manufacture royale De Wit », à Mechelen, ce musée souhaite offrir, au plus grand nombre, la réunion inédite d’un ensemble textile, encore jamais montré.
Cette exposition, dans la vaste « Salle des Malades », bénéficie du co-commissariat scientifique d’Hélène Lobir & Pascal François Bertrand, ce dernier étant professeur émérite d’Histoire de l’Art moderne, à l’ « Université Bordeaux Montaigne », les recherches du premier cité portant, principalement, sur l’histoire de la tapisserie, en Europe, de la fin du Moyen Âge à nos jours, un terrain situé à l’intersection de deux domaines d’études : l’histoire de la grande peinture décorative & l’histoire des arts décoratifs.
Hélène Lobir, de son côté, est attachée principale de conservation, chargée des fonds d’arts graphiques, de mobiliers, peintures & tapisseries au « Musée de l’Hospice Comtesse de Lille ». Elle a coordonné le vaste chantier
de conservation-restauration des tapisseries de la « Manufacture Werniers », conservées dans les fonds lillois.
Imaginé autour de six grandes sections, le parcours de l’exposition présente un ensemble encore jamais
montré d’une trentaine d’œuvres, au croisement des archives & des Arts réunissant les contrats relatifs à
la « Manufacture Werniers » et ses plus grandes pièces textiles. Des focus sur la restauration des tapisseries
lilloises & leur histoire matérielle ponctuent l’exposition, tout au long de son parcours.
*** Les six grandes sections :
- De laine et de soie : métier, savoir-faire et technique ;
- Portraits tissés, portraits d’histoire ;
- Sujets religieux, selon la Bible, chez « Werniers » ;
- « Ténières », scènes rustiques & paysannerie ;
- Catherine Ghuys, la veuve Werniers, une entrepreneuse d’exception ;
- Campagne de restauration inédite.
*** « Ténières », scènes rustiques & paysannerie :
Notons que le « Ténières » constituent une catégorie de tapisseries renvoyant au nom du peintre David Teniers II (1610-1690) & à ses fameuses peintures de genre, qui sont transposées en grands panneaux de laine & de soie. Représentant des divertissements champêtres, des fêtes villageoises & des occupations de la vie quotidienne , ces tapisseries étaient très appréciées par une riche clientèle internationale, en raison de leur coloris, de leur dessin & de leur sujet.
Elles ont été tissées dans tous les ateliers européens, de la fin du XVIIe & du XVIIIe siècle, à Audenarde, Antwerpen, Beauvais, Bruxelles, Londres et Madrid. À Lille, la manufacture « Werniers » s’en est fait une spécialité, produisant sur une longue durée des suites de tapisseries de haute qualité, à partir de plusieurs jeux de cartons.
En pages 52 & 57 du catalogue, nous lisons :« On ne regarde pas une tapisserie de grand format comme on contemple une peinture de moyennes ou petites dimensions. Les ‘Tenières’ ne sont pas de simples agrandissements de tableaux, mais des adaptations de ceux-ci. Il suffit de relever les similitudes dans le passage du peint au tissé, et aussi ce qui diffère, pour mieux saisir le changement de perception qui en découle. »
***Catherine Ghuys, la veuve Werniers, une entrepreneuse hors pair :
L’histoire des femmes tapissières a longtemps été ignorée ; les artisanes et artistes femmes d’autrefois sont restées dans l’anonymat, à quelques exceptions près, dont Catherine Ghuys, la veuve Werniers. Les règlements des métiers autorisaient toutefois les veuves à diriger l’atelier que leur mari conduisait de son vivant, et à tenir boutique. L’exemple de Catherine Ghuys, veuve de Guillaume Werniers, est exemplaire.
À la mort de son mari, elle reprit la direction de la manufacture qu’elle assura pendant quarante ans, jusqu’à sa propre mort, en 1778. Dans l’histoire de la tapisserie, elle compte parmi les rares femmes à avoir dirigé une fabrique pendant une aussi longue période, s’imposant face à ses confrères, qui cherchaient à entraver le développement de sa manufacture.
*** Campagne de restauration inédite :
Grâce au soutien de la « DRAC » des Hauts-de-France, un programme inédit de restauration de onze tapisseries – issues des fonds du « Musée de l’Hospice Comtesse » et du « Palais des BeauxArts » – a été réalisé, de 2023 à 2026, équivalant à six années de budget de restauration pour l’ « Hospice Comtesse ». Ce travail a été effectué par la « Manufacture royale De Wit », sise à Mechelen, spécialisée, depuis 1889, dans la conservation et la restauration des tapisseries. Grandes et fragiles, techniquement complexes, les tapisseries nécessitent une attention et des soins spécifiques : dépoussiérage, interventions d’intégration visuelle, nettoyage & révision de conservation.
Etapes du traitement de conservation complet d’une tapisserie :
- Enlèvement de doublure et micro-aspiration ;
- Nettoyage aqueux sur table aspirante ;
- Traitement de consolidation sur support de toile fine décatie (ayant perdu sa fraîcheur) ;
- Intégration visuelle des éléments lacunaires ;
- Doublage approprié avec toile de lin décatie et maintien général par des lignes ;
- Pose d’un nouveau système d’accrochage permettant une bonne répartition du poids.
Cette exposition a été portée par un partenariat avec l’ « École Nationale Supérieure d’Architecture et de Paysage de Lille » (« ENSAPL »), les étudiant.e.s, encadré.e.s par Hélène Marcoz, artiste-maîtresse de conférences, ayant ainsi assuré la conception du parcours muséographique, en lien avec les équipes du musée.
*** En fin d’exposition :
Un petit salon de lecture a été aménagé, une vidéo et des tables de jeux nous étant proposées.
*** Histoire du Musée, ses Collections permanentes & sa présence dans le cadre de « Lille 3000 » :
La fondation lilloise de l’ « Hospice Comtesse » – dont l’édification fut décidée, en 1237, par Jeanne de Montfort (née Jeanne de Flandre/1295 – 1374) – s’inscrit dans le large mouvement de création d’asiles hospitaliers, aux XIIe & XIIIe siècles, dans les comtés de Flandre & du Hainaut, à l’image des hôpitaux « Saint-Jean », à Brugge (1180), « Notre-Dame de la Bijloke », à Gent (1228) ou encore « Notre-Dame à la Rose », à Lessines (1260).
En 1796, suite à la Révolution française et aux évolutions de la médecine, l’autorité municipale remodèle l’assistance publique : toutes les fondations hospitalières lilloises sont réorganisées. L’ « Hospice Comtesse » devient un hospice, pour les hommes âgés et les orphelins, tandis que les malades étaient regroupés à l’ « Hôpital Saint-Sauveur ». Devenu magasin général, jusqu’à sa transformation, en 1962, en « Musée d’Art et d’Histoire de Lille », plus connu comme « Musée de l’Hospice Comtesse », un musée qui recèle de nombreux objets d’art et d’histoire, de nature variée, allant du XVIe jusqu’au XXe siècle, toutes les œuvres conservées n’étant pas exposées, mais faisant le sujet d’études, participent à des publications, sont présentées de manière temporaire ou encore sont prêtées pour des expositions.
*** Infos pratiques :
Ouverture : jusqu’au lundi 11 octobre inclus, le lundi, de 14h à 18h, du mercredi au dimanche, de 10h à 18h. Fermetures exceptionnelles : mardi 14 juillet & samedi 15 août. Prix d’entrée (incluant la visite du musée) : 7€ (5€, pour les 18-25 ans, les enseignants / 0€, pour les moins de 18 ans, les enseignants en arts, les demandeurs d’emploi & pour tous, les dimanches 02 août, 06 septembre & 04 octobre). Adresse : rue de la Monnaie, 32, 59800 Lille. Catalogue : 25€. Contacts : 33.3/28.36.84.00. Site web : https://mhc.lille.fr/.
*** Autres découvertes dans le Nord :
Pour compléter votre journée dans le Nord, nous vous recommandons la découverte, jusqu’au lundi 20 juillet, de l’exposition « Par delà les Mille et une Nuits – Histoire des Orientalismes », au Louvre-Lens, à Lens, ou de visiter le « Palais des Beaux-Arts », à Lille,« La Piscine », à Roubaix, ou encore le« Le LaM », à Villeneuve d’Ascq.
Yves Calbert.









