Baudouin, un roi face aux crises de son temps

Bien plus qu’une biographie royale classique, cet ouvrage plonge dans les coulisses d’un règne traversé par les grandes secousses du XXe siècle : la Question royale, la décolonisation du Congo, les tensions communautaires belges, les crises institutionnelles, la guerre froide ou encore l’épisode historique de l’IVG.
Pendant près de vingt ans, Vincent Dujardin a eu accès à des archives inédites, aux carnets personnels du roi Baudouin conservés par la reine Fabiola, ainsi qu’à de nombreux témoignages belges et internationaux. Résultat : un portrait profondément humain, intime et politique d’un roi souvent discret, mais au cœur des grands bouleversements de son époque.
Voici le texte intégral de la conférence de presse de l’auteur, dans laquelle il revient sur les révélations majeures de son enquête, les documents jamais publiés jusqu’ici, ainsi que les épisodes les plus sensibles et fascinants du règne de Baudouin.
Entre archives secrètes, tensions diplomatiques, confidences personnelles et coulisses du pouvoir, Baudouin, un roi face aux crises de son temps éclaire d’un regard neuf une figure qui continue, plus de trente ans après sa disparition, à susciter fascination et émotion collective.
Informations techniques:
Baudouin, un roi face aux crises de son temps
Les révélations des archives inédites
Vincent Dujardin
€ 30
Broché
880 pag.
cover souple
Texte de la conférence de presse de Vincent Dujardin de ce 11 Mai 2026.
L’accès aux archives et aux carnets du roi
Le projet de biographie du roi est un projet ancien pour moi. J’avais logiquement déjà évoqué la figure du roi Baudouin dans des travaux antérieurs concernant des personnalités politiques belges ou étrangères. Je n’ai jamais rencontré le roi Baudouin, mais, comme je l’explique dans l’introduction, en 2005, j’ai rencontré une première fois la reine Fabiola suite à la publication de ma thèse doctorale consacrée à l’ancien Premier ministre Pierre Harmel. Elle en avait lu quelques pages. Je l’ai rencontrée chez Pierre Harmel. Puis elle m’a invitée au Stuyvenberg, a accepté de répondre à mes questions et m’a progressivement donné accès aux archives privées de son mari qui n’étaient pas du tout classées. Elles ne l’étaient d’ailleurs toujours pas au moment de son décès. J’ai donc pu interroger la reine sur une période d’un peu moins de 10 années.
Mais c’est dans ce cadre que j’ai pu consulter les carnets personnels du roi Baudouin, qui contiennent aussi ses notes d’audiences, y compris les « audiences politiques ». Ces documents sont donc tout à fait inédits. La reine avait aussi conservé les agendas personnels du roi ainsi que ceux tenus par l’officier d’ordonnance. A partir de 1968, le roi a tenu un carnet à caractère spirituel. Leur contenu a logiquement une portée beaucoup plus spirituelle. Mais il y évoque aussi, souvent dans le cadre d’un moment de prière, des préoccupations d’ordre politique, qu’elles concernent la Belgique, les conflits dans le monde, des visites de personnalités étrangères ou des voyages officiels, des soucis personnels. Ces écrits aident parfois à discerner les motifs profonds qui l’ont conduit à adopter certaines attitudes dans des dossiers a caractère politique. Ils ont permis de coller au plus près de la pensée du roi, mais aussi de confirmer, compléter, voire infirmer, certaines assertions publiées dans des travaux ou dans les souvenirs de personnalités politiques, parfois sur des épisodes importants du règne du roi Baudouin.
A propos de l’usage de ces carnets j’explique aussi dans l’introduction combien l’histoire très contemporaine invite à porter une attention d’autant plus en éveil aux règles de déontologie. L’autorisation de consultation des archives du roi ne permet pas de livrer pour autant certains éléments relevant de la vie privée qui ont été confiés au roi sous le sceau de la confidentialité, qui n’apprennent rien de la vie du monarque et n’ont donc aucune influence sur sa propre vie, sauf à illustrer la confiance que diverses personnalités pouvaient lui faire, sa sollicitude pour les personnes en difficulté et tout ce qui touche à l’humain. L’historien doit parfois pouvoir s’arrêter au seuil de ce qui relève de l’intime.
L’accès à ces archives inédites permet toutefois de jeter un éclairage nouveau bien évidemment sur la vie du roi, mais aussi sur les bouleversements politiques et sociaux de la seconde moitié du XXe siècle, de l’immédiat avant-guerre, à la chute du mur de Berlin, en passant par la décolonisation et la construction européenne.
Les autres sources en Belgique et à l’étranger
Beaucoup d’autres sources ont pu être consultées. En Belgique, les archives d’anciens ministres, Premiers ministres, du ministère des Affaires étrangères, les procès-verbaux des Conseils des ministres. Divers fonds d’archives ont aussi pu être consultés à l’étranger, notamment les archives des ministères des Affaires étrangères des États-Unis, du Royaume- Uni, de France, de Pologne, d’Espagne, des Pays-Bas, du Grand-Duché du Luxembourg, les fonds De-Gaulle et Pompidou ou des documents issus des archives présentielles américaines.
Au-delà, un très grand nombre de personnalités ont pu être interrogées, qu’il s’agisse d’anciens Premiers ministres, ministres, présidents de partis, anciens chefs de cabinet du roi, anciens membres de la Maison du roi, des membres de l’entourage familial belge ou luxembourgeois. Je songe par exemple au roi Albert II, au grand-duc Henri. J’ai aussi pu interroger des membres de la famille de la reine Fabiola ainsi que des personnalités étrangères telles que l’ancien secrétaire général de l’ONU Boutros Boutros-Ghali, Jacques Delors, le pape Benoît XVI, (...), des cardinaux Danneels ou Stanisław Dziwisz, ancien secrétaire particulier du pape Jean-Paul II, de personnalités issues du monde économique, culturel, médical ou caritatif. La plupart des témoins ont accepté d’être mentionnés dans le présent ouvrage et/ou d’être enregistrés. J’ai donc poursuivi ma recherche durant une vingtaine d’années, pas du tout à temps plein, vu que durant cette période, j’ai aussi travaillé sur la perte de nos fleurons économiques, sur l’histoire du ministère belge des Affaires étrangères, ou dirigé par exemple aussi un gros programme de recherche européen consacré à l’histoire de la Commission européenne.
J’en viens alors au contenu de l’ouvrage.
« Si 10 millions de Belges veulent venir, [...] que voulez-vous qu’on fasse de plus ? » Ainsi parle le ministre de l’Intérieur, le socialiste flamand Louis Tobback, sur la place des Palais, le 5 août 1993, suite à l’interpellation d’un journaliste qui lâche le mot « pagaille ». Le ministre s’y est rendu afin de prendre lui-même le pouls de la situation. Une foule compacte est massée devant le Palais royal afin de rendre un dernier hommage au roi Baudouin. Au fil des heures, elle se transforme en véritable « marée humaine », pour reprendre les termes de Het Nieuwsblad. Le quotidien flamand titre « Totale overrompeling », au-delà de tout ce qui « avait été imaginé ». Face à ce déferlement, un plan d’urgence est activé sur le coup de midi. L’attente commence désormais... au palais de Justice, 1,5 km plus loin. Elle s’élève à plusieurs heures, sous un soleil de plomb. Entre 50 000 et 100 000 personnes font déjà la file devant et autour du Palais. Ils seront finalement des centaines de milliers... Le quotidien Le Soir titre en une, le 6 août : « Comme un océan ». Après les funérailles du roi, retransmises en direct par treize chaînes de télévision étrangères, le quotidien De Standaard consacre, le 9 août 1993, neuf pages spéciales et évoque « une cérémonie impressionnante et surprenante ». Il publie aussi un éditorial très soutenant dans lequel il évoque toutes les bonnes raisons pour lesquelles les Belges peuvent manifester leur reconnaissance à l’égard d’un roi qui est devenu, surtout « au cours des 10 dernières années », « un homme d’une qualité exceptionnelle ».
Le 2 août 1993, dans Le Soir, Jean Stengers, professeur d’histoire de Belgique à l’université libre de Bruxelles et auteur d’un livre consacré à l’histoire de la fonction royale qui reste une référence inégalée, présente Baudouin comme « un homme de devoir qui a rempli sa fonction de manière exemplaire. Avec un sens du devoir et une gentillesse qu’il nous faut qualifier d’extraordinaire ». Il ajoute : « Le roi disparu entrera peut-être dans l’histoire comme un grand roi (...)». Plus de trente ans plus tard, quel regard poser sur l’action politique du roi durant quarante-trois années de règne, en comptant celle durant laquelle il était prince royal ? Comment expliquer une telle émotion populaire au moment de son décès ? Qui était-il vraiment? Quel type d’homme se cachait derrière le roi ? En sachant aussi que, par rapport à 1950, il ne s’agit plus, en 1993, de la même Belgique, de la même Europe, ni du même roi, qui a forcément lui-même beaucoup changé.
Jeunesse, guerre, exil, Question royale
« L’ouvrage est divisé en neuf chapitres. Dans un premier temps, je reviens sur la jeunesse du roi, depuis sa naissance jusqu’à son accession au trône. Cette jeunesse est assurément marquée par la souffrance. Il n’a pas 5 ans lorsque sa mère, Astrid, décède tragiquement. En 1985, il note à ce sujet : « Cet accident de Maman continue à me bouleverser plus que la mort de mon Père. Je ne peux m’empêcher de l’imaginer étendue, sans vie et de ressentir la douleur au cœur que Papa a dû ressentir ; douleur qui a dû rester bien longtemps ». En 1940, alors qu’il n’a pas 10 ans, la Belgique est elle-même plongée dans la guerre. Quatre ans plus tard, le prince Baudouin est déporté avec son frère et sa sœur, ainsi que son demi-frère et sa belle-mère, Lilian Baels, que Léopold a épousée en pleine guerre. Lorsque Baudouin prête serment en tant que prince royal, il n’est évidemment pas préparé. A ce moment, pour les ministres, il constitue même, je cite, un « non-interlocuteur ». Cela n’empêche pas que dès qu’il prête serment comme prince royal, son sens du devoir suscite du respect, y compris auprès des diplomates étrangers en poste à Bruxelles, ce qui n’empêche pas qu’ils puissent parfois s’inquiéter pour l’avenir de la monarchie.
Les carnets du roi révèlent comment le prince Baudouin a vécu ces événements. Il s’exprime sur l’exil de 1940 en France puis en Espagne. Il parle de sa vie de louveteau, de scout, il souffre des mises en cause de son père. J’évoque aussi sa déportation en Allemagne en 1944, sa formation scolaire en Suisse, son voyage d’étude aux Etats-Unis... On le voit surtout très peu associé aux négociations politiques durant la question royale et combien il se sent, en 1950, usurpateur du trône de son père. Je cite une seule phrase : « C’est ridicule. Je devrai porter la tenue de lieutenant général, sans avoir mis les pieds à l’armée ». Dans l’ensemble, ces carnets sont empreints, à ce moment, d’une certaine candeur, ce qui n’empêche pas qu’il puisse aussi déjà tenir tête à certains interlocuteurs.
Les années difficiles 1950-1960
Devenu prince royal à 19 ans puis roi à 20 ans, Baudouin connait encore des années difficiles que j’évoque dans un second chapitre. Son attachement filial le conduit à commettre des erreurs, voire de véritables gaffes. Je cite une série de rapports d’ambassadeurs étrangers en poste à Bruxelles qui observent avec inquiétude ce qui se passe à la Cour de Belgique. Ces faux pas étaient connus à commencer par son refus de recevoir le général Eisenhower parce qu’il avait annulé sa visite de courtoisie le même jour à Léopold III, ou son absence aux funérailles du roi Georges VI. Ce qui ne l’était pas c’est comment il a vécu lui-même ces faits, c’est la lettre incendiaire de la lettre Elisabeth à propos de la décision de son petit-fils, mais aussi tous les comptes rendus d’audiences de ses premières années de règne. Ce qui n’était pas du tout connu, c’est le contenu des audiences, du dialogue entre le jeune roi et le monde politique. Celui-ci se plaint parfois de propos assez durs que le roi peut tenir face à des personnalités politiques qui s’étaient opposées à son père. L’influence de son père et de sa belle-mère apparaît notamment dans les courriers entre eux, mais aussi de par certaines prises de position, comme le scepticisme du jeune roi à l’égard des débuts de la construction européenne. Le retour des socialistes au pouvoir l’inquiétait, mais finalement, il s’est très bien entendu avec les leaders socialistes de l’époque. Même chose avec une série de libéraux dont Jean Rey. La façon dont le jeune roi défend aussi ses prérogatives durant ces dix premières années de règne est décrite en s’appuyant sur beaucoup d’exemples. On le voit aussi, très jeune déjà, désireux de rester au-dessus de la mêlée, notamment au moment des crises politiques. Son intervention auprès du cardinal Van Roey pour qu’il soutienne le pacte scolaire est symptomatique à cet égard. Même si les années 1950 peuvent être qualifiées de « difficiles », et malgré des faux pas évidents, les liens qu’il tisse avec le monde politique restent globalement harmonieux. Le roi assoit petit à petit son autorité, ce qui lui permettra de jouer un vrai rôle de médiation durant la « grève du siècle » de 1960. A un moment donné le socialiste Achille Van Acker lance lui-même « seul le roi peut débloquer la situation ». Ce dossier contient une série de belles pièces que je n’ai pas le temps d’évoquer ici.
Vers l’indépendance du Congo
Entretemps, le roi Baudouin s’intéresse tout particulièrement au Congo déjà comme prince royal. J’évoque son voyage triomphal de 1955. Le roi tombe sous le charme du Congo et des Congolais. Regardez ce qu’il écrit à son père le 27 mai 1955, signe aussi que les blessures de la question royale ne sont pas encore refermées chez lui : « On parle du Congo comme étant la dixième province belge. Ce serait merveilleux d’avoir notre résidence ici et de venir de temps en temps en Belgique qui ne serait pas plus qu’un petit district du Congo ». Après ce voyage il écrit plusieurs fois à différents ministres ou Premiers ministres, en faveur du peuple congolais. Dans sa lettre à Van Acker du 4 novembre 1957, il écrit que la population congolaise aspire à « l’émancipation politique », et à tout le moins à « prendre dans l’administration la part naturelle qui lui revient ». Pour le roi, « ces ambitions légitimes et d’ailleurs modérées ne justifient pas les inquiétudes de certains milieux coloniaux qui appréhendent que les liens unissant le Congo à la Belgique ne soient compromis ». Il faut, dit-il, ajuster « nos conceptions coloniales », car le régime [colonial] en place « ne peut être que transitoire ». Il convient aussi de « supprimer toute discrimination raciale » et de permettre « à la société indigène de se développer selon son génie propre ». Le roi n’est toutefois pas rassuré par la politique menée par son gouvernement. Comme l’a écrit l’historien Jean-Luc Vellut, « les plaidoyers du roi pour une amélioration des relations humaines n’avaient guère plus de portée pratique dans une société ou, en ville au moins, ces relations étaient à peine existantes ». C’est couvert par la responsabilité ministérielle du Premier ministre Gaston Eyskens et de Maurice Van Hemelrijck, ministre du Congo et du Ruanda-Urundi, et du ministre de la Justice que le roi Baudouin promet, à la faveur de cette allocution radiodiffusée au Congo en janvier 1959, « de conduire, sans atermoiements funestes mais sans précipitation inconsidérée, les populations congolaises à l’indépendance, dans la prospérité et la paix ». Il n’est donc pas exact d’affirmer comme certains l’ont fait que ce discours du roi n’avait pas été contresigné par un ministre. Par contre, je n’ai pas été peu surpris de constater qu’il a été rédigé avec l’aide du... général Van Overstraeten, ancien conseiller du roi Albert Ier et du roi Léopold III ! Mais, en lâchant pour la première fois le mot « indépendance », Baudouin pose un des actes politiques les plus importants de son règne.
Le roi estime que le gouvernement belge ne s’engage pas suffisamment pour préparer l’indépendance. Le 14 juin 1959, dans un courrier envoyé a Eyskens, il dénonce le fait que « les désordres étaient prévus et que rien n’a été préparé pour les prévenir ». Il ajoute : « Dès novembre 1957, ainsi que vous pourrez le constater dans la lettre [au Premier ministre Van Acker] ci-jointe, j’ai saisi le Premier ministre de l’urgence d’une série de réformes [...]. Malgré mes recommandations répétées, cet avertissement est resté sans suite ».
Je n’ai pas le temps d’évoquer ici son voyage improvisé au Congo en décembre 1959, ni la Table ronde de 1960. Je mentionnerai surtout que les archives du roi révèlent qu’il a cautionné lui-même le discours du 30 juin 1960, prononcé lors de la proclamation de l’indépendance du Congo. J’écris que c’est sans doute un des plus mauvais discours de son règne. On pourrait m’accuser d’anachronisme en disant cela, car la plupart des journaux belges de l’époque trouvaient que ce discours était très bon. Paul-Henri Spaak, alors Secrétaire général de l’OTAN écrit au roi en louant lui aussi ses propos. Mais les archives du roi révèlent que le ministre du Congo et du Ruanda-Urundi, De Schryver, appuyé par le Premier ministre et le ministre de la Justice, avaient demandé au chef de cabinet du roi que ce dernier enlève de son discours la partie contenant des propos « paternalistes ». En voici juste une phrase : « C’est à vous, Messieurs, qu’il appartient maintenant de démontrer que nous avons eu raison de vous faire confiance ». « Lorsque l’on relit ces extraits, on ne peut qu’être surpris par leur contenu, dont le ton nous apparaît, aujourd’hui, terriblement paternaliste, mais aussi teinté d’un auto-encensement qui ne renvoie pas du tout à la politique menée par le roi au Congo depuis 1950 et aux jugements parfois très durs qu’il posait lui-même sur la gestion de la colonie par la Belgique. Le décalage entre les sentiments du roi exprimés, par exemple, dans des courriers empreints de désolation adressés aux Premiers ministres Van Acker ou Eyskens au sujet de l’inertie gouvernementale concernant les réformes à opérer en faveur du peuple congolais, ou son appel, en 1958, à doubler le budget prévu pour la colonie, et le contenu de cette allocution du 30 juin ne peut que surprendre. » Il est vrai que ce dernier porte la marque de la vision du passé colonial qui était dominante à ce moment-là. Il est intéressant de souligner que le 2 août, dans une lettre à sa fiancée, il reconnait qu’il y a eu « des abus » au Congo. Le 21 décembre 1969, Fabiola explique à son époux « combien elle souffre de se culpabiliser des fautes commises par la race blanche vis-à-vis des Noirs, de celles des Espagnols à l’époque où ils occupaient la Belgique ». Baudouin commentera alors ces mots en ces termes : « L’origine de cette souffrance est belle et riche ». Mais ça, c’était neuf ans après le mariage du roi...
Les archives du roi nous permettent aussi de savoir enfin qui a rédigé ce fameux discours du 30 juin 1960. C’est... Jacques Pirenne, ancien secrétaire privé du roi Léopold III.
La tourmente congolaise
Mais le Congo indépendant va très vite tomber dans le chaos. Baudouin raconte à Fabiola dans une lettre le récit très touchant de sa visite à la famille d’André Ryckmans, le fils de l’ancien gouverneur général, qui venait d’être assassiné. Le roi est très impressionné par le récit des réfugiés belges qui reviennent par milliers en bateau et en avion début juillet 1960. Il reçoit des rapports de plusieurs pages du président de la Cour de Cassation faisant état de viols de femmes, d’hommes battus parfois à mort ou dont les oreilles sont coupées. C’est ainsi qu’il écrit à sa jeune fiancée : « Ton premier travail sera de panser les plaies de beaucoup de familles ».
Il reçoit aussi des notes du cabinet du Premier ministre évoquant les liens de Lumumba avec les puissances de l’Est. C’est dans ce contexte qu’il prononce son discours du 21 juillet encourageant Tshombe, certes sans le citer, mais en sachant que le Katanga venait de déclarer son indépendance. Qui a tenu une nouvelle fois la plume ? ...Jacques Pirenne !
Le 24 juillet, Lumumba est reçu par le Secrétaire général de l’ONU, Hammarskjöld. Il l’est aussi par le Secrétaire d’Etat américain Le 28 juillet, le roi avait écrit au secrétaire général de l’ONU pour justifier la présence de troupes belges au Congo qui permet de « sauver des vies humaines ». Mais le 31 juillet Hammarskjöld lui répond dans un sens qui ne rejoint pas du tout les vues du roi. L’été 1960 marque aussi un tournant dans l’histoire de la Fonction royale. Baudouin échoue à faire démissionner le Premier ministre Gaston Eyskens. Plus jamais un roi des Belges tentera de remplacer une équipe gouvernementale. Dans le livre, on voit combien l’échange entre Baudouin et Eyskens a été très vif ! Après cet épisode, un diplomate britannique écrit: « Il est malheureux que le roi soit toujours entouré par des conseillers tout a fait charmants mais quelque peu réactionnaires et démodés qui semblent incapables de tenir compte des erreurs passées. »
Face au choix de Lumumba d’affronter le secrétaire général de l’ONU en déclarant qu’il n’a plus confiance en lui et qu’il est une marionnette des Belges – ce qui était loin d’être le cas –, les États-Unis sont amenés à prendre une position plus tranchée à son égard. Le 18 août, Hammarskjöld qualifie Lumumba de « petit dictateur », de « bébé Hitler » et de « fou ». En septembre, Hammarskjöld qualifie lui-même de « crime de génocide » la campagne des troupes de Lumumba contre la sécession du Sud-Kasaï qui avait d’ailleurs entraîné la rupture entre Kasa-Vubu et Lumumba.
Commission Lumumba : des conclusions à revoir fondamentalement
J’en viens à l’assassinat de Lumumba et au Rapport de la Commission d’enquête parlementaire qui lui a été consacré en 2001. Ce rapport fait près de mille pages et constitue un très solide et rigoureux travail, un chef-d’œuvre de critique historique. Cela n’empêche pas que la découverte de nouvelles archives infirme certaines de ses conclusions, en particulier celles qui concernent le roi Baudouin. Je ne peux que renvoyer au livre où la question est traitée en plus de 40 pages, ce qui est bien nécessaire pour pouvoir reconstruire les faits très précisément. Les quatre historiens chargés de l’enquête ont longuement décrit l’action du chef de l’État durant cette période trouble. Un document, en particulier, attire leur attention et les conduit à tirer une conclusion assez lourde : il s’agit d’une lettre du major Weber – qui deviendra plus tard lieutenant-colonel, et qui était alors le conseiller militaire du président Tshombe –au chef de cabinet du roi, Lefébure, datée du 19 octobre 1960 et qui parvient au Palais le 26 octobre qui évoque une rencontre entre Tshombe et Mobutu au cours de laquelle il a été question de neutraliser « complètement (et si possible physiquement...) Lumumba. » Trois jours plus tard, le 22 octobre, Weber écrit une deuxième lettre à Lefébure, pour lui dire que Tshombe espère être invité au mariage du roi et recevoir une distinction honorifique du même niveau que Kasa- Vubu et Lumumba, ainsi qu’une photographie dédicacée du roi. Les deux lettres de Weber sont soumises en même temps au roi Baudouin qui ne réagit qu’à cette seule seconde lettre, donc celle du 22 octobre, celle relative à la présence éventuelle de Tshombe à son mariage en écrivant: « J’aimerais connaître l’avis des ministres. » Or, les historiens de la commission d’enquête écrivent que, le 27 ou le 28 octobre (nous verrons que la date qu’ils indiquent est erronée, et que cela change tout), le roi corrige une lettre qu’il doit adresser à Tshombe, en réponse à la lettre que le président katangais avait adressée au roi le 6 octobre (Mais dont la Commission ne connaissait pas le contenu). Dans la réponse proposée au roi, on lit notamment la fameuse phrase:
« Une association de quatre-vingts années comme celle qui a uni nos deux peuples crée des liens affectifs trop étroits pour qu’ils puissent être dissous par la politique d’un seul homme. »
En écrivant cela, la lettre vise Lumumba. Mais, pour la Commission, -qui supposait que le roi avait à ce moment déjà lu les lettres de Weber- (ce qui n’était pas le cas)-, « la correspondance entre Weber et le Palais, mais surtout la réaction du roi sont soit naïves, soit calculées, mais en tout cas accablantes ». Une conclusion très lourde évidemment.
Or, les archives du roi conduisent à revoir fondamentalement ces conclusions exposées dans le « Rapport Lumumba » à propos de la validation par le roi de ce projet de réponse à la lettre de Tshombe. Elles montrent que le projet de lettre à Tshombe qui a été remis au roi, -sans avoir connaissance de la lettre de Weber du 19 octobre-, et que le roi a validée n’a rien à voir avec la lettre de Weber, et appellent plusieurs constats.
1. Il est loin d’être acquis que Weber faisait allusion à un projet d’assassinat. Les mots « neutraliser physiquement » peuvent très bien viser une arrestation et un emprisonnement. Les historiens écrivent eux-mêmes que « le message est trop vague pour pouvoir se forger une idée sur les intentions précises des deux protagonistes ». Mais, et surtout, les archives du roi révèlent que la question du risque pour la vie de Lumumba ne se pose pas au Palais au moment où le roi envoie sa lettre. Au moment où les deux courriers de Weber arrivés au Palais le 26 octobre, le roi a reçu des signaux exactement inverses, indiquant que même l’arrestation de Lumumba semblait moins évidente et beaucoup moins imminente, que cela n’était envisagé quelques jours plus tôt. Même un mois plus tard, soit le 23 novembre, le major Blondiau, de la Maison militaire du roi, fait part à ce dernier d’un rapport expliquant que Kasa-Vubu ne veut pas arrêter Lumumba. Ce n’est que le 22 novembre que l’assemblée générale des Nations Unies reconnaît que Kasa-Vubu est le chef d’État légitime du Congo. Cela encourage Lumumba à reprendre le pouvoir depuis un point d’appui fort, Stanleyville, en sachant que le vote du 22 novembre conduira peut-être l’Onuc à le protéger avec moins de conviction.
J’ajouterais que dans une interview accordée après le dépôt du Rapport, l’un des quatre historiens qui ont participé à sa rédaction était déjà plus prudent lorsqu’il était interrogé sur l’action du roi en disant: « Il faut bien garder à l’esprit que si les propos [de Weber] prend de l’ampleur pour nous, c’est surtout parce que nous savons comment l’histoire a fini. »
2. De toute façon, il y a beaucoup plus important. La discussion sur le sens à donner au mot « neutralisation » n’est pas nécessaire pour être certain que l’interprétation que le « Rapport Lumumba » a donnée à la réponse du roi à Tshombe était erronée et ce pour plusieurs raisons.
2.1) La première est que les historiens ne connaissaient pas le contenu de la lettre de Tshombe au roi du 6 octobre. En clair, ils ne savaient pas ce à quoi le roi répondait. Or, pour pouvoir interpréter correctement le contenu de la réponse à un courrier, il est quand même utile de connaître le contenu du courrier initial. Or cette lettre du 6 octobre a pu être retrouvée dans les archives du roi. On y découvre que dans sa lettre au roi, Tshombe évoque Lumumba et critique lourdement les « lâchetés » du gouvernement belge.
‘Pour se désolidariser du grand mouvement de haine conduit par Patrice Lumumba, pour sauvegarder l’intégrité du territoire et de ses droits, le Katanga proclamait son indépendance. Hélas, le gouvernement de Votre Majesté n’a pas voulu comprendre notre fidélité et reconnaître d’emblée cette indépendance cent fois méritée. Que de fausses situations, de compromissions et oserais-je dire de lâchetés auraient été évitées si le gouvernement de Votre Majesté avait osé prendre position et assumer ses responsabilités.’
Le document est reproduit en annexe du livre. Les historiens n’avaient pas non plus connaissance d’une seconde lettre de Tshombe au roi, le 10 octobre, dans laquelle il se plaint une nouvelle fois de l’attitude du gouvernement belge. Le gouvernement katangais était de plus en plus convaincu « qu’il ne peut plus compter sur le soutien du gouvernement belge ». Rothschild encourage-t-il dès lors le Palais à poser un geste envers Tshombe à un moment ou les relations entre la Belgique et le Katanga s’assombrissent ? Je cite ici Robert Rothschild. Pourquoi ?
2.2. Contrairement à ce que pensaient les historiens, la réponse à Tshombe n’a pas été rédigée au Palais, à l’insu du gouvernement, ce qui leur paraissait suspect. Les archives du roi révèlent que le roi demande lui-même à l’ambassadeur Rothschild, le 18 octobre, de préparer une réponse à la lettre de Tshombe du 6 octobre. Rothschild, ce n’est pas n’importe qui. C’est un diplomate chevronné : il a pris part, aux côtés du ministre socialiste francophone Paul-Henri Spaak, à la rédaction des traités de Rome de 1957 ; après le retour de Spaak aux Affaires étrangères en 1961, il redeviendra son chef de cabinet. Mais si le roi l’appelle, c’est en tant que chef de la mission belge à Élisabethville, bref, en tant que « Monsieur Katanga » du ministère belge des Affaires étrangères. On peut ajouter que le 18 octobre, la lettre de Weber du 19 octobre dans laquelle il parle de Lumumba, n’a même pas été rédigée. C’est donc Rothschild qui rédigé la lettre, pas le Palais. Et LA phrase sur Lumumba fait en fait écho à ce que Tshombe écrivait lui-même le 6 octobre sur Lumumba, ce que les historiens ne savaient pas.
2.3. Dans le rapport, les historiens présentent le projet de lettre à Tshombe soumis au roi en ajoutant « Bruxelles, 27 octobre 1960 ». Ils inscrivent en bas de page : « La date a été ajoutée à la main par Lefébure » (le chef de cabinet du roi). C’est inexact. Sur le document remis au roi, et qui se retrouve dans ses archives (et qui est aussi reproduit en annexe), il n’y a aucune trace de date, alors que les annotations par le roi ou par une main inconnue mentionnée par les historiens s’y trouvent bel et bien. Il s’agit d’une erreur matérielle qui ne relève pas du détail. C’est même capital : les historiens s’appuient sur cette affirmation erronée pour soutenir que le roi a validé le projet de lettre à Tshombe après avoir reçu les deux courriers de Weber datés des 19 et 22 octobre. C’est factuellement inexact vu que la réponse à Tshombe est soumise au roi le 25 et pas le 27 ou le 28. Le 25, cela veut dire que c’est avant de recevoir les lettres de Weber qui parviennent au Palais le 26 et dont le roi n’a peut-être pris connaissance que le 28. (voir annexe 2). C’est certain car les archives du roi révèlent que Rothschild a donc été mandaté par le roi dès le 18 octobre pour rédiger un projet de réponse à Tshombe, et que Rothschild est venu présenter son projet à Lefébure tôt dans la matinée du 25 octobre (voir annexe 3). Le roi a validé cette lettre avant l’arrivée des lettres de Weber dont Rothschild n’avait pas connaissance en rédigeant le projet de réponse. Il est donc certain que le projet de réponse à Tshombe que le roi a validé n’a rien à voir avec la lettre de Weber. Rien. C’est évidemment capital et cela change tout dans l’interprétation que l’on peut donner à ce courrier.
2.4. Il est aussi erroné d’affirmer que le roi n’annote que rarement les documents qui lui sont soumis – s’il l’a fait sur la lettre de Weber du 22 août relative à son mariage, cela n’a donc rien de particulièrement significatif. En réalité on ne sait même pas quelle attention le roi a porté à la lettre du 19 août de Weber portant sur Lumumba, et forcément pas non plus la compréhension qu’il a pu en avoir, vu qu’il n’a réagi qu’à celle du 22 août qui portait sur l’invitation éventuelle de Tshombe à son mariage.
2.5. Les historiens de la commission ont cru se trouver en présence d’une missive potentiellement envoyée par le roi a Tshombe à l’insu du gouvernement, ce qui lui conférait un caractère suspect, ou était à tout le moins l’indice d’une politique parallèle. Or, il est désormais indubitablement erroné d’affirmer que cette lettre a été envoyée sans jouir du contreseing ministériel. Non seulement la réponse a été rédigée à la demande du roi par le « Monsieur Katanga » du ministère belge des Affaires étrangères, Robert Rothschild, mais c’est à la demande expresse du roi que non seulement le ministre des Affaires africaines mais aussi le Premier ministre (dès le 26 octobre !) l’ont contresignée, engageant ainsi l’ensemble du gouvernement. C’est donc aussi à tort que j’affirmais sur ce point, dans la biographie que j’ai consacrée à Pierre Harmel, sur la base du Rapport, que le roi avait outrepassé ses prérogatives et commis « un faux pas incontestable ». Il n’y avait donc pas lieu, pour la commission d’enquête parlementaire, de recommander spécifiquement que « chaque acte du chef de l’État qui peut avoir directement ou indirectement une influence politique doit être couvert par un ministre ». C’est parfaitement exact. Mais il n’est désormais plus possible d’affirmer que le roi Baudouin avait posé « un acte autonome » ayant eu une influence politique dans le dossier Lumumba. De même, il n’y avait pas davantage lieu de rappeler que « des interventions ou des initiatives publiques ne peuvent aller à l’encontre de celles de la politique intérieure et extérieure du gouvernement ». Enfin, il est désormais établi qu’il est inexact d’affirmer que le roi « a obtenu des informations importantes dont il n’a probablement pas informé le gouvernement ». Au contraire, le roi ou son chef de cabinet ont sollicité auprès du gouvernement des entretiens ou des avis qui n’étaient pas connus des historiens de la Commission.
Pour synthétiser mes conclusions, sur la base des nouvelles archives disponibles, rappelons qu’il est désormais impossible d’encore soutenir que LA phrase qui concerne Lumumba dans la lettre adressée par Baudouin a Tshombe a été rédigée en réaction à la lettre de Weber du 19 octobre. Cette fameuse phrase relative à Lumumba ne constitue donc pas une phrase spontanée, délibérément écrite au Palais en réaction à la lettre de Weber, elle est due à Rothschild, en écho à la lettre de Tshombe du 6 octobre. Elle n’a donc tout simplement rien à voir avec la lettre de Weber. Le projet de lettre de Baudouin à Tshombe remis le 25 octobre reste d’ailleurs assez prudent à l’égard du Katanga, et déçoit sans doute son interlocuteur. Le roi a validé la lettre sans avoir pris connaissance des deux lettres de Weber. Sur la base de ce qui précède, on ne peut que conclure que, ces prémisses étant erronées, il est impossible de soutenir, comme le fait le rapport de la commission d’enquête parlementaire, que « la correspondance entre Weber et le Palais, mais surtout la réaction du roi sont soit naïves, soit calculées, mais en tout cas accablantes ». Ne disposant que d’une documentation très partielle, leurs conclusions, sur ce point, sont clairement erronées.
Tout l’argumentaire des historiens repose sur le fait que la lettre a été rédigée et soumise au roi après avoir reçu la lettre de Weber. Or, elle l’a été avant. C’est incontestable et cela change tout. L’interprétation donnée au courrier envoyé par le roi à Tshombe est donc erronée. Bref, la liste des assertions inexactes qui concernent le roi dans le Rapport est significative. Au regard des nouvelles archives disponibles, les conclusions du Rapport concernant le roi appellent un correctif fondamental. Ce qui a été reproché au roi, et qui reposait essentiellement sur une seule lettre, une phrase même, n’avait tout simplement pas lieu de l’être.
Nous verrons que les historiens de la Commission avaient en revanche tout à fait raison de montrer qu’en décembre 1960, donc plus d’un mois avant l’assassinat de Lumumba, Baudouin prend quelques distances avec Tshombe. Rothschild lui conseille de recevoir le leader katangais mais en lui prodiguant des conseils de modération. A ce moment, la diplomatie belge négocie le rétablissement des relations diplomatiques entre le Congo et la Belgique, la réconciliation entre Tshombe et Léopoldville est soutenue par cette dernière. Tshombe, qui n’a pas reçu de décoration du roi, sort visiblement déçu par son entretien avec lui début décembre et menace de quitter immédiatement Bruxelles. Le gouvernement cède à son chantage : il lui octroie le soir même, au cours du dîner, le grand cordon de l’ordre de la Couronne des mains du ministre d’Aspremont. Les autorités de Léopoldville s’en irritent, mais aussi les États-Unis qui y voient une reconnaissance de fait du Katanga. Baudouin lui-même ne voulait pas recevoir une deuxième fois le dirigeant katangais afin de lui remettre cette décoration. Il ne voulait d’ailleurs tout simplement plus entendre parler de celle-ci et exprime sa colère au ministre des Affaires étrangères, Pierre Wigny – tout en allant chercher, l’après-midi, la future reine Fabiola à l’aéroport : « En accumulant les fautes, nous avons fini par mécontenter tout le monde », lui lance-t-il.
Mais les historiens avaient surtout aussi raison de relever le fait que le roi ou le Palais ne sont en rien impliqués dans la décision de transférer, en janvier 1961, Lumumba au Katanga et forcément dans son assassinat le même jour, le 17 janvier 1961. Les archives du roi contiennent des indications qui renforcent les constats des historiens à cet égard.
Il y a une série de documents inédits qui sont très utiles dans le cadre de la compréhension de « l’affaire Lumumba », qui sont publiés dans le livre, mais que je n’ai pas le temps d’évoquer ici, surtout qu’ils ne concernent pas le roi. Sauf à signaler que ses archives apprennent qu’il a sans doute appris l’assassinat de Lumumba le 31 janvier, soit deux semaines après les faits, ce qui est un peu plus tard que ce que ne pensaient les historiens.
Le dossier Rwagasore
J’en viens au dossier Rwagasore. Le roi Baudouin est amené à prendre position après l’assassinat du prince et Premier ministre du Burundi, Louis Rwagasore, une affaire qui empoisonne les relations entre la Belgique et le Burundi au moment de la préparation de l’indépendance de ce pays. En effet, lors des élections du 18 septembre 1961, le parti royaliste, nationaliste et progressiste, dirigé par le prince Louis Rwagasore, remporte les élections législatives contre le souhait de l’administration. Le roi et le ministre des Affaires étrangères rencontrent un problème de conscience lorsque l’assassin du prince, qui a été condamné à mort, demande la grâce. Les archives du roi révèlent que c’est son nouveau chef de cabinet, André Molitor, qui l’encourage fortement à accorder la grâce, pour une raison de principe, sachant que la dernière exécution capitale au Ruanda-Urundi avait eu lieu en 1946. Malgré les insistances de Molitor et du roi, le ministre Paul-Henri Spaak refuse que la grâce soit accordée, par peur des troubles que cela pourrait engendrer au Burundi, et le roi finit par s’incliner.
Si l’indépendance du Congo puis du Rwanda et du Burundi constituent des événements marquants dans l’histoire politique belge, au même moment, le roi connait un tournant dans sa propre vie...
Le couple Baudouin-Fabiola
Certains ont mis en doute le récit que le cardinal Suenens en avait donné. Il a aussi été écrit que c’est l’ancien roi d’Italie, Umberto, qui avait permis leur rencontre. En réalité, ce que Suenens a écrit est vrai. L’histoire est très singulière. Mais c’est l’histoire, incontestablement. Le roi rencontre Fabiola quelques jours à Bruxelles, rue de Suisse en mai 1960. Le roi a le coup de foudre. Il est très vite certain que Fabiola sera sa future épouse. Fabiola est beaucoup moins enthousiaste et écrit dans un premier temps à Suenens, après ce séjour d’une semaine à Bruxelles qu’il n’y a pas de « base solide pour une affaire aussi importante » et « que son retrait constitue la solution la plus simple ». Le roi propose alors une seconde rencontre qui aura lieu à Lourdes début juillet. Fabiola l’accepte. Le roi lui écrit déjà régulièrement y compris sur la situation au Congo et ses hésitations à y aller le 30 juin. On trouve aussi, dans ces premières lettres, des traits d’humour. Lors de leur première rencontre en mai 1960, Fabiola avait offert au roi des moustaches afin de favoriser son incognito. Mais cette moustache-là, il l’a perdue... Dans une de ses lettres en juin 1960, de façon inattendue, Baudouin demande à Fabiola de lui rapporter en juillet une nouvelle moustache, je cite, « qui colle mieux ». Dans sa réponse, Fabiola lui promet de lui apporter, je cite, une moustache « broussailleuse, épaisse de trois doigts. (...) » et ajoute qu’avec cela, « il ressemblera à Staline !!! ».
Le 8 juillet, le roi et Fabiola se fiancent. Le roi est l’homme le plus heureux du monde... Sauf que... une heure plus tard, l’officier d’ordonnance vient lui dire qu’il doit rentrer à Bruxelles car c’est le chaos au Congo après l’indépendance que le roi a proclamée quelques jours plus tôt à Léopoldville.
Dans la vie du roi Baudouin, il y a un avant et un après 1960. C’est Fabiola qui a permis de révéler aux Belges le vrai roi Baudouin... En 1968, autour de l’anniversaire de sa première rencontre avec Veronica O’Brien, une Irlandaise qui a créé la Légion de Marie dans plusieurs pays mais qui le conduira surtout sur le chemin de la reine Fabiola, Baudouin écrit cette phrase très forte dans ses carnets spirituels: « Aujourd’hui fête de St. Patrick ! Avec tous les souvenirs que cette date évoque et surtout la reconnaissance pour avoir été tiré du marasme. Huit ans déjà ont passé ! Que n’ai-je pas reçu depuis ! Jésus, fais que jamais je n’oublie tout ce que tu m’as donné et de quoi tu m’as tiré ». Dans ce troisième chapitre consacré au couple, j’évoque aussi l’éloignement de son père, mais surtout de sa belle-mère, Lilian, à partir de 1961. Pour le roi ce fut une souffrance de plus, au tout début de sa vie conjugale. La correspondance entre le roi et la reine est éclairante, jusqu’à la dernière lettre que Baudouin a écrite à Fabiola en 1993, afin de comprendre quel type de couple ils formaient, et le rôle joué par la reine durant leurs 32 années de mariage. Un couple très uni, mais aussi un couple normal, avec ses tensions, ses joies et ses peines. Dans ce chapitre, il est aussi question de ce que Baudouin écrit face à la souffrance de ne pas avoir d’enfant.
De la « grande grève » à la Belgique fédérale
Dans une cinquième partie, je traite de la politique intérieure entre 1960 et 1993. Il y est question du rôle du roi face aux lois linguistiques, ou à la marche vers le fédéralisme auquel le roi se résout, non sans faire régulièrement part de ses inquiétudes aux responsables politiques, notamment quant à la problématique de la hiérarchie des normes ou à l’éclatement de notre diplomatie. Dès 1965, il estime que les revendications communautaires doivent « permettre de satisfaire les aspirations particulières et légitimes des deux parties du pays tout en sauvegardant l’unité nationale ». Il est aussi question de l’échec du Pacte d’Egmont qui a beaucoup déçu le roi. On voit aussi dans ses écrits combien il souffre physiquement pour son pays. En 1980, année du 150e anniversaire de la Belgique, il n’est pas présent le 21 juillet, non pas parce qu’il souffrait du dos comme on l’a dit à l’époque, mais parce qu’il a subi des périodes de bradycardie. C’est aussi dans ce chapitre que la fameuse poignée de main à José Happart le long d’une autoroute est évoquée. Grâce aux interviews, il a été rendu possible d’établir comment on était arrivé à ce scénario très étrange, mais aussi d’établir que Wilfried Martens, Premier ministre, était au courant de la perspective de cette fameuse poignée de main. Il n’est par contre pas certain qu’il était au courant de l’ensemble du scénario. Mais si cela s’était su à l’époque, il aurait dû démissionner, et l’histoire de Belgique aurait été différente... Le 31 mars 1981, alors qu’une nouvelle crise gouvernementale vient d’éclater pour la quatrième fois en un an, pour la septième fois en quatre ans, Baudouin va prendre une initiative unique dans l’histoire de la monarchie belge. En pleine visite d’État néerlandaise, il convoque 19 personnalités du monde politique, social et économique. Dans le discours qu’il leur adresse, il déclare : « La crise est ouverte une fois de plus. (...) Le moment est venu où les différends de tous genres doivent passer au second plan par rapport à des mesures de sauvetage. Si nous étions en guerre, c’est ce que nous ferions. Or, nous sommes en guerre : guerre pour la survie de notre appareil économique, pour le bien-être de tous et surtout des moins favorisés, pour notre place dans le monde ». Un paragraphe est aussi consacré à la convocation par le roi en janvier 1993 de Luc Van den Brande, ce qui a constitué une « gaffe royale ». Le ministre président de l’Exécutif flamand avait déclaré à La Libre Belgique, alors que les accords de la Saint-Michel étaient encore tout frais que ces derniers ne constituent qu’un épisode qui en appelle d’autres vers une autonomie accrue de la Flandre. En le convoquant sur le champ, le roi s’est attiré les foudres de la presse flamande. Grâce aux carnets du roi, on sait ce qu’il a vraiment dit à Luc Van den Brande ce jour-là et on y découvre ses propres interrogations quant à l’opportunité de sa démarche.
L’impossibilité de régner
Dans le sixième chapitre, il est question des questionnements, des hésitations du roi, des angoisses qui ont précédé sa décision de ne pas sanctionner la loi sur l’IVG en 1990. Grâce à ses carnets, il est possible de retracer comment il a vécu ces journées. La plupart de ses conseillers lui recommandaient de sanctionner la loi à commencer par Pierre Harmel, André Molitor, Jacques van Ypersele son chef de cabinet. Le roi a aussi demandé l’avis de Jean-Paul II, du cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI. Mais le roi a finalement pris cette décision seul, avant de recevoir l’avis final de ce dernier. Wilfried Martens écrit encore dans ses mémoires qu’il a été surpris par la décision du roi qu’il n’aurait apprise que le 30 mars, soit après le vote en séance plénière à la Chambre survenu le 29 mars, et que le roi a suivi en direct. Les carnets du roi montrent que c’est inexact. Ils révèlent aussi qu’au Palais, le scénario qui avait été élaboré, allait dans le sens d’une modification en urgence de la Constitution d’un article relatif à la sanction royale. Le roi montre à Martens la lettre dans laquelle il exprime ne pouvoir, en conscience, sanctionner la loi, le 26 mars, donc avant le vote à la Chambre. Le même jour, il écrit dans ses carnets : « A partir de vendredi, nous entrons dans un processus qu’humainement il sera difficile de contrôler. Jésus, tu sais que c’est pour Toi seul que je m’embarque dans cette folie. Je sais que commencera dans quatre jours une période de souffrance ; campagne de presse, manifestations d’intimidations, violences peut-être sur Fabiola et moi. Tout peut se terminer par un désastre. Peu de gens me soutiendront. Donne-nous du courage et beaucoup d’amour à Fabiola et moi ». Le roi dira à plusieurs reprises aux vice-Premiers ministres qu’il est prêt à abdiquer. Il est aussi prêt à partir en exil.
Ce qui est désormais certain c’est que le scénario échafaudé au Palais était extrêmement fragile à la fois sur les plans politique et juridique. Le Premier ministre Martens a rendu un grand service à la monarchie et au pays en le refusant et en disant au roi qu’il fallait trouver un accord avec les vice-Premiers ministres sur la base d’une autre solution à rechercher. Les carnets du roi montrent aussi que le roi a averti le prince Philippe de la situation, avant le prince Albert, mais que si la crise qui s’annonçait devait le conduire à abdiquer, il demanderait à son frère de lui succéder pour laisser au prince Philippe le temps de trouver l’âme sœur avant de devenir roi. Le roi a aussi écrit comment il a vécu tous ces événements, jour par jour. Lorsque la nouvelle est rendue publique à l’aube du 4 avril, les éditorialistes sont plus critiques que l’opinion publique quant à la situation. Le roi est très surpris, mais aussi soulagé en prenant connaissance des sondages d’opinion, - qui lui sont très favorables-, qui sont publiés dans De Standaard, De Morgen ou La Dernière Heure par exemple. Le 5 avril, les chambres réunies votent, à l’occasion d’une séance historique, la fin de l’impossibilité de régner. Martens ne voulait pas que la lettre du roi soit lue au Parlement, mais Baudouin obtient raison sur ce point. A la tribune de la Chambre, l’opposition se montre plus sévère pour le gouvernement que pour le roi et aucun parlementaire ne vote contre la fin de l’impossibilité de régner du roi. Ce dernier suit la retransmission télévisée de la séance et exprime dans ses carnets son soulagement. En même temps, le roi sait que l’épisode ne peut pas se reproduire et appelle donc à trouver une solution structurelle pour ne pas rencontrer à l’avenir de nouveaux problèmes de conscience. En effet, même si le rédacteur en chef du Soir écrit après cet épisode « Le roi est populaire. C’est indéniable », le roi est bien conscient que le recours à l’actuel article 82 ne pouvait se faire qu’une seule fois.
Baudouin et Mobutu
Sur le plan de la politique étrangère, je relèverais d’abord qu’une série de pages sont consacrées aux relations entre Baudouin et Mobutu sur la base des carnets personnels du roi et de la correspondance échangée entre eux. Cela va de l’estime que le roi nourrit pour Mobutu en 1970 à la rupture. Dans un premier temps, les contacts entre Baudouin et le président Mobutu sont assez bons, ils favorisent la normalisation des relations bilatérales. Pourtant, Baudouin sera toujours mal à l’aise avec le dirigeant zaïrois. Dans ses carnets, il fait état de malaises physiques à chaque diner avec lui. Déjà lors du voyage de 1985, Baudouin, fait une critique à peine voilée du régime de Mobutu, en faisant l’éloge des droits humains, ce qui donne lieu à un cas à mon avis assez unique dans l’histoire de la fonction royale. Leo Tindemans, ministre des Relations extérieures, contresigne le discours que le roi prononce, mais quelques minutes plus tard, il confie à des journalistes qu’à ces yeux, la tonalité de ce texte royal n’était pas indiquée. En clair, le ministre qui contresigne le discours du roi découvre celui-ci quelques minutes plus tard. A la fin des années 80, c’est la rupture de confiance entre Baudouin et Mobutu et même entre la Belgique et le Zaïre. Mobutu sera un des trois chefs d’Etat à qui l’accès aux funérailles du roi Baudouin sera refusé.
Baudouin et Habyarimana
Le chapitre portant sur les Affaires africaines se referme avec le rôle joué par le roi Baudoin dans la crise rwandaise à la veille du génocide. Lorsqu’en octobre 1990, 7.000 rebelles du Front patriotique rwandais entrent au Rwanda, la France envoie deux compagnies de soldats à Kigali. Le roi plaide auprès de son gouvernement à deux reprises en faveur de l’envoi puis de maintien de troupes belges au Rwanda. Une des deux lettres sera envoyée à la presse par un vice-Premier ministre, violant ainsi le secret du colloque singulier. Le roi prédit de « graves conséquences », si les troupes et coopérants belges se retirent. Mais sous la pression des socialistes et de Jean- Luc Dehaene, il en sera bien ainsi. Le roi avertit lui-même le président Habyarimana de la mauvaise nouvelle, même s’il était opposé à cette décision. On notera aussi que s’il était assez proche de lui, il n’hésitera pas à refuser catégoriquement d’accéder à la demande du président rwandais de remplacer l’ambassadeur de Belgique à Kigali, qu’Habyarimana trouvait trop favorable aux Tutsis. De même, le 15 mars 1993, en présence de Jean-Luc Dehaene il téléphone à Habyarimana sur un ton assez ferme l’enjoignant de soutenir plus fermement les pourparlers de paix. Dans ce dossier aussi, les archives du roi révèlent une série de pièces inédites. Wilfried Martens écrira plus tard que Baudouin avait raison : il n’aurait pas fallu retirer les paras belges du Rwanda. Pour l’ambassadeur Swinnen, cela a constitué un « mauvais signal ».
Mais le diplomate pense aussi que le génocide n’a pas encore livré tous ses secrets, loin de là....
D’autres dossiers de politique étrangère
Le septième chapitre, qui porte sur la politique étrangère s’ouvre sur l’évolution de l’engagement européen du roi. D’abord euroservé, il devient quelques années après son mariage, un européen convaincu. Dans les années 60, il est très gaulliste. Il voudra accueillir de Gaulle en visite d’Etat en Belgique mais le gouvernement belge s’y est opposé et le roi a dû s’incliner. Lorsque le général décède, le roi écrit dans ses carnets : « Le plus grand homme d’Etat nous quitte ! ».
En ce qui concerne le roi et l’Espagne, il y a d’abord la période Franco à propos de laquelle pas mal d’informations ont pu être recueillies. Le roi a rencontré Franco après son mariage, une seule fois, en 1961, à l’occasion d’une visite privée. Les archives du roi prouvent que le roi avait sollicité à la fois l’avis du Premier ministre et du ministre des Affaires étrangères. Ce dernier, le socialiste Paul-Henri Spaak, jugeait qu’en raison de la nationalité de la reine, il n’était pas possible de refuser cette invitation, surtout que le roi comptait se rendre en vacances en Espagne et que Franco, qui avait accordé une protection particulière aux princes royaux durant leur exil en 1940, avait déjà invité le roi à plusieurs reprises. Ce qui a posé problème c’est que Franco a transformé la visite en visite semi-officielle. A l’époque, la presse belge n’a toutefois pas critiqué le principe de la visite, sauf Le Peuple. Même Vooruit, estime que la visite était difficile à refuser. Les archives américaines montrent que le roi est favorable au rapprochement de l’Espagne de l’Europe libre afin d’hâter « un processus d’évolution déjà en cours ». Pas du tout en raison d’éventuelles sympathies droitières. En 1964, il confie au secrétaire d’État américain regretter le départ du président du Brésil João Goulart qui pouvait, à ses yeux, parvenir à des progrès sociaux meilleurs que son successeur, le maréchal Castelo Branco. Le roi avait une grande estime pour Mgr Helder Camara qu’il invite plusieurs fois à déjeuner à Laeken.
Les carnets du roi révèlent d’ailleurs qu’en 1970, avec l’accord du ministre des Affaires étrangères, le roi intervient auprès de Franco pour qu’il accorde sa grâce à des nationalistes basques condamnés à mort. Des manifestations étaient observées en Belgique comme en France, où quelqu’un comme Jean-Paul Sartre par exemple était monté au créneau dans le même sens. Ce n’était pas connu. Dans ses carnets, le roi critique aussi le régime de Franco en matière de droits humains. La reine Fabiola était plus franquiste que le roi. Elle était très marquée par la guerre civile, alors que des assassinats ont été commis par les républicains dans sa propre maison. Elle m’a raconté aussi par exemple un moment de grande tension qu’elle a eue avec le roi quand ce dernier voulait regarder un documentaire consacré aux républicains espagnols, ce que Fabiola trouvait insupportable. Une nièce, présente ce soir- là a confirmé l’épisode.
Le roi a aussi joué un rôle qui n’était pas connu auprès du jeune Juan Carlos. Il le conseille durant sa préparation à son futur règne et l’encourage sur la voie de la démocratie, tout comme il l’encourage à rencontrer, ainsi que nous allons le voir, des personnalités de gauche.
Si le roi voulait favoriser le dialogue sur le dossier espagnol et espérait que ce pays évolue vers la démocratie, il encourage aussi le dialogue avec les pays communistes. On notera qu’il s’étonne auprès du rédacteur en chef du Peuple, déjà en 1953, que les régimes autoritaires à l’Est semblent lui poser moins de problème. En 1959, le roi Baudouin ne voit pas du tout d’un mauvais œil que la reine Elisabeth se rende dans la Yougoslavie de Tito, qu’il voit dans une perspective diplomatique. Il est fier de l’action diplomatique que mène la reine Elisabeth à l’Est, notamment via la musique et le concours qui porte son nom. Il s’oppose toutefois au voyage de la reine en Chine en 1961. Baudouin accueillera lui-même Tito en visite d’Etat en 1970. Il n’a jamais accueilli Franco en Belgique. Il se rendra aux funérailles de Tito.
Le roi encourage les efforts de Pierre Harmel en faveur de la détente, il tente d’intervenir dans la guerre du Vietnam, mais sans succès. Il tient beaucoup à son voyage à Moscou en 1975 où il n’hésite pas à faire l’éloge de la démocratie et de la liberté d’opinion. Il a mis des mois pour convaincre la reine de l’accompagner. Dans un premier temps, elle ne le voulait pas du fait des souvenirs de la guerre civile espagnole. On pourrait aussi relever les dialogues du roi avec les communistes polonais, notamment Jaruzleski, avec le Roumain Ceausescu, avec des responsables hongrois ou l’échange de courrier avec Gorbatchev qui écrit au roi en 1990 : « En Union soviétique, on a une haute appréciation de votre attachement aux idéaux de paix et de l’humanisme, de votre concours au développement des relations soviéto-belges ».
Les différents voyages du roi aux USA sont passés en revue, jusqu’à son dialogue avec Bush lors de la première guerre du Golfe. Dans ses échanges avec les présidents américains, Baudouin revient souvent sur la problématique des problèmes du Tiers Monde comme on les appelait à l’époque. Il est en outre tout heureux de se trouver à cap Canaveral pour le lancement d’Apollo 10.
Au-delà, le roi raconte aussi combien son voyage en Inde en 1970 l’a beaucoup impressionné, notamment par la pauvreté qu’il y a rencontrée. Les carnets du roi font aussi état de la grande proximité entre le roi et la famille impériale nippone. Enfin, suite à un voyage très difficile pour la reine au Maroc où vous verrez que le roi et la reine ont été accueillis de façon surprenante en 1968, la reine ne se rendra pas en Arabie Saoudite avec le roi. Un paragraphe est aussi consacré aux relations entretenues entre le roi et le Vatican. Le roi se trouve appelé à jouer les go-between dans un moment de tension entre Paul VI et Suenens. On trouve dans les archives du roi un compte rendu de sa rencontre avec Jean-Paul Ier, ce qu’il écrit au pape Jean-Paul II le jour de l’attentat contre ce dernier et la correspondance échangée entre eux par après.
En ce qui concerne le proche ou le Moyen-Orient, le roi parvient à arrêter, en 1973, la livraison d’armes de la Belgique à Israël, dans le contexte de la guerre du Kippour, livraison qui avait été sollicitée « en dehors des procédures régulières ». Or, ces armes étaient déjà arrivées en Corse. Baudouin attache aussi un grand prix à assister aux funérailles du président Sadate, malgré les objections du Premier ministre et du ministre des Affaires étrangères. Il obtiendra raison. Dans ses carnets, on peut aussi lire qu’il pense un instant se rendre à Bagdad plaider la paix auprès de Saddam Hussein. Le roi a suivi de près aussi la situation en Iran et la chute du Shah.
En 42 ou 43 ans de règne, Baudouin a joui d’un grand prestige auprès de ses homologues étrangers. Quarante-cinq chefs d’État ou de gouvernement feront le déplacement pour ses funérailles, ainsi que les représentants de dix organisations internationales. A titre de comparaison, pour les funérailles de John F. Kennedy, ils étaient 19 chefs d’Etat ou de gouvernement! Une telle concentration de dirigeants étrangers à Bruxelles a conduit Mia Doornaert du Standaard à évoquer son rayonnement en ces termes : « Les têtes couronnées d’Europe étaient présentes à Bruxelles lors des funérailles, notamment en raison des liens familiaux et amicaux. Mais le fait que presque toutes les républiques d’Europe aient également envoyé leur chef d’État constitue aussi un hommage à l’esprit européen du roi Baudouin. (...) Les nombreux hauts représentants des pays du tiers-monde se sont souvenus que le roi s’était engagé à lutter plus vigoureusement contre l’écart entre les riches et les pauvres de la planète. Il était également opportun que les représentants des zones de conflit assistent ensemble aux funérailles. Les présidents israélien et égyptien, le prince héritier de Jordanie, les présidents de Bosnie-Herzégovine et de Croatie. Ces rencontres n’ont duré qu’une journée, mais elles ont symbolisé l’homme de paix qu’était le roi Baudouin ».
La mort du roi
Voilà qui ouvre au 8e chapitre, consacré à la mort du roi. On y trouve le récit de sa dernière journée, celle du 31 juillet 1993, du moment de son décès, de l’annonce de celui-ci, des contacts avec « Bruxelles », de discussions relatives à la surprise autour de la succession. Il en va de même de la réaction du prince Albert, celle du prince Philippe, ainsi que le récit de l’immense émotion populaire qui est née, ainsi que l’évocation des portraits du roi que la presse belge a dressés. On y trouve encore la préparation des funérailles et ses couacs. Juste un exemple... Lorsque l’empereur du Japon arrive au Palais, comme le veut la courtoisie japonaise, il est en avance sur l’horaire annoncé. Les stagiaires n’ont pas été informés de cette coutume. Ils sont alertés par un huissier qui vient leur dire qu’il y a un sérieux souci : l’empereur du Japon attend tout seul en bas de l’escalier d’honneur. Ce jour-là, l’un de ces stagiaires ne se doute pas que, quelques années plus tard, il se trouverait au service du roi. Il s’appelle... Vincent Houssiau... chef de cabinet du roi Philippe !
Treize chaînes étrangères retransmettent les funérailles en direct. On se souvient des mots du cardinal Danneels. « Il y a des rois qui sont plus que des rois, ils sont les bergers de leur peuple. Tel fut le roi Baudouin ». On se souvient de ces mots de Luiz E. Oral, une victime de la prostitution, qui ont été lus par Chris de Stoop. Maintenant que mon ami est mort, qui peut nous aider ? Je viens de Manille. Ma famille est très pauvre. On m’avait promis un bon travail en Europe. Mais des Belges nous ont poussées dans la prostitution. Nous avons pleuré, nous avons refusé. Mais personne ne pouvait nous aider. (...) Mais le roi nous a défendues. C’était un vrai roi. Je l’appelais mon ami. Nous avons perdu notre ami. Maintenant, nous pleurons à nouveau ». Grâce au courage de Luz E. Oral, des dizaines de millions de téléspectateurs découvrent l’importance de l’engagement du roi contre la traite des femmes. Le roi s’est en effet beaucoup investi dans ce combat et a parfois été étonné du peu d’empressement qu’il rencontrait chez certains pour lutter contre ce fléau.
Le jour des funérailles, Le Soir tire une édition spéciale dès 13h30. Depuis le décès du roi, la production hebdomadaire a plus que doublé, passant à 4,2 millions exemplaires. Cette édition spéciale est produite à 320.000 exemplaires. Celle du lundi qui suivra, est tirée à 520 000 exemplaires.
En 43 ans de règne, Baudouin est passé d’un roi sous influence à un monarque qui a redoré l’image de la monarchie, a tissé un grand réseau international et suscité le respect au sein de tous les partis politiques belge, mais aussi à travers le monde. Tout en veillant à exercer une magistrature d’influence, il avait bien compris qu’en Belgique, un roi règne mais ne gouverne pas.
Les images du roi Baudouin
Le livre se referme avec des images du roi Baudouin. Une série de témoignage et de faits qui permettent de tenter de dresser son portrait. Les témoins appartiennent à des horizons très divers : Maurice Béjart, Julien Green, des infirmières de la clinique St Jean où le roi venait rendre visite aux malades incognito, des anciens de la Maison du roi, des proches, des politiques des différents partis. Difficile de résumer tout cela ici. Je dirais juste que si le roi était très aimé c’est par ce qu’il essayait d’être très humain. Ce qui m’a frappé dans ses écrits, c’est sa sincérité, son authenticité, sa grande attention aux personnes, avec une capacité d’écoute exceptionnelle et une grande envie de se trouver au service. Visitant une léproserie en Ethiopie, il se penche vers les malades, parle longuement avec eux, leur prend les mains. Jacques Delors dira du roi : « Quand je rencontre des gens qui me sont supérieurs, j’ai beaucoup d’attrait pour les rencontrer et à apprendre d’eux. C’était un homme remarquable. Avec Baudouin, on avait un homme qui rayonnait en Europe. Tous les chefs d’État ou les rois considéraient avec grande estime le roi Baudouin. C’était un homme incroyable, un grand monsieur ». Anne Lauvergeon qui était alors sherpa de François Mitterrand rapporte : « Le roi Baudouin a particulièrement impressionné François Mitterrand. Mais lors de sa visite d’État à Paris en 1992, il a impressionné tout le monde. C’est quelqu’un qui rayonnait. Mon bureau était situé devant celui du président, si bien que je recevais les visiteurs avant que le président ne les rencontre. Baudouin s’est arrêté dans mon bureau et m’a parlé d’une façon très vraie, se préoccupant de moi. Ce fut une rencontre tout à fait singulière, inhabituelle, qui m’a beaucoup marquée. Il m’a interrogée de façon extrêmement gentille et attentionnée durant dix minutes, ce qui n’a jamais été le cas avec n’importe quel autre dirigeant. Il y avait une densité humaine qui était assez hallucinante. On ne s’attend pas à une telle intensité d’attention aux autres de la part d’un monarque ou d’un dirigeant. On sentait une attention réelle et sincère. J’ai eu des échos identiques de l’ensemble du personnel qui a senti qu’il se souciait vraiment des gens. Ce fut par exemple le cas d’une femme de chambre de l’hôtel Marigny ou le roi logeait. Pour elle aussi, c’était une expérience unique de voir un chef d’État s’intéresser à son travail et à elle-même. Sa disponibilité et son attention à l’autre étaient tout à fait atypiques ».
Baudouin était parfois qualifié aussi de faux doux, devant parfois faire de gros efforts pour se contenir dans des situations qui lui semblaient injustes. S’il sent qu’une situation le met hors de lui, il quitte la pièce avant d’éclater. C’est un homme qui avait assurément le sens du devoir, parfois jusqu’à l’inquiétude. Un homme qui aimait aussi beaucoup rire. En public c’était plutôt un roi du sourire. Mais avec les siens, il pouvait rire à gorge déployée...Il aimait beaucoup l’humour, comme on le voit dans le cahier photo aussi.
C’est un roi qui, depuis son plus jeune âge, a régulièrement rencontré la souffrance et qui pouvait être d’autant plus à l’écoute de celle des autres. Il est évidemment impossible de parler du roi sans évoquer sa foi profonde. Jean Stengers explique que sa fonction de roi et ses convictions religieuses ne se sont croisées qu’une seule fois, en 1990 sur la question de l’IVG. Il est aussi évident que la foi du roi l’influence dans la façon dont il exerce son rôle de chef d’État. Il apparaît aussi que si Baudouin est un homme de l’affirmation, il est aussi un homme du dialogue qui peut surprendre. On le voit aussi dans ses carnets lorsqu’il rend compte de sa rencontre avec François Perin, Léo Moulin, Lucien Outers, par exemple. Regardez ce qu’il écrit le 8 juillet 1968 après une audience avec Georges Glineur, qui en tant que député communiste avait crié vive la République lors de sa prestation de serment en 1950: « Cet après-midi, audiences avec [...] M. Glineur, dép[uté] Communiste. [...] Ce communiste m’a fort impressionné par sa droiture, sa simplicité, son idéalisme. Cet homme paraissait en état de grâce, vivant pour les autres, pour plus de justice. ». On le voit aussi lorsqu’il évoque Theilard de Chardin ou Simone de Beauvoir.
En 1998, Paula D’Hondt déclarait: « Quand on sortait d’une entrevue avec lui, on se sentait toujours plus fort, comme meilleur ». Ce constat, l’ancien Premier ministre qui a fréquenté Baudouin durant 43 ans, Pierre Harmel, le pose aussi : « Il aura été, parmi les personnes que j’ai connues dans ma vie, l’un de ceux qui donnait le plus, et dont on recevait le plus. » C’est aussi ce qui le conduit à affirmer : « Dans ses dialogues singuliers, dans la multitude de ses rencontres, ses discours qui traduisaient alors le meilleur de ce qu’il avait recueilli, le roi faisait penser à un tailleur de diamants. Chaque pierre de l’édifice était pour lui précieuse. Et souvent, après sa conversation, elle devenait plus lumineuse. Les hommes et les femmes avaient envie de mieux faire [...]. Il aura créé l’envie d’avoir des gouvernants comme lui ».
Constat qui, au regard de l’actualité de cette année 2026, donne à penser.












