Houffalize: le home Louis Palange et le chanoine

écrit par ReneDislaire
le 30/01/2008
lors de sa derniere messe, Houffalize (Sainte-Catherine), le 11 novembre 2007

« Le Chanoine », comme on appelait à Houffalize l’aîné des prêtres du diocèse, vient de s’éteindre ce 30 janvier 2008. Depuis deux semaines, il était enfin devenu pensionnaire du home Louis Palange, dont il connaissait chaque chambre pour y avoir visité, chaque matin, des années durant, chaque résident, avec le tact et la tolérance, mais aussi le franc-parler, qui le caractérisaient.
Nul doute qu’entouré du personnel de la Maison de repos, qui le respectait et le chérissait, il se sera endormi dans la sérénité. Peut-être là haut aura-t-il été accueilli par don Bosco, que l’on fêtera demain, et dont il répétait souvent les paroles : « parle très peu des autres, et encore moins de toi ». Alors, que se seront-il dit, de qui auront-ils parlé ?
D’autres raconteront la chronologie de sa vie dont l’exceptionnelle longueur, me disait-il récemment, était le moins important de son existence.
Pour ma part, je me permettrai une contribution où, pardon Monsieur le Chanoine, je parlerai un peu …de moi.

Dürrenmatt ou Labiche ?
Il s’en est fallu d’un an qu’il fût mon professeur de rhétorique, en 1963, puisqu’il en abandonna la chaire pour devenir supérieur du séminaire de Bastogne alors que j’entrais dans cette classe terminale. Quatre ans plus tard, pour la Lux de Louvain, j’avais été chargé d’organiser en la salle Jean XXIII du séminaire un spectacle du Théâtre Universitaire, Romulus le Grand, de Friedrich Dürrenmatt. Une pièce poilante, surtout avec Armand Delcampe dans le rôle titre.
Toutefois, et peut-être parce que j’en avais fait la pub au moyen de la formule que je croyais appropriée à notre région agricole « l’aviculture comme palliatif à la dictature » (allusion au fait que ce dernier empereur romain privilégia son petit élevage de poules à la conduite de l’Etat), le bide s’annonçait-il, une demi-heure avant le spectacle.
Ne sachant à quel saint me vouer pour éviter la cata, je me rendis, sans rendez-vous, chez le « chef ». Il me fallait absolument une cinquantaine d’élèves, pour que Delcampe ne joue pas devant des sièges vides. Avec entrée payante, évidemment !
Le spectacle avait lieu à 17 heures, et il n’était pas prévu que les élèves assistent à la pièce : à 17 heures, on était à l’étude !
J’argumentai en mettant en avant le génie de Dürrenmatt : « si tu voulais remplir la salle à Bastogne, tu n’avais qu’à faire jouer du Labiche ». Je parlai de la caisse de la pauvre Lux, qui allait se retrouver dans le négatif en cas d’insuccès : « tu iras chez Stella Artois, et ils te renfloueront ». Je dis l'intérêt pour les élèves de voir une pièce de Dürrenmatt dont ils garderaient un souvenir toute leur vie, alors que ce qu'ils étudieraient de 5 à 7, cela pouvait être remis au lendemain: "À 5 heures on étudie, depuis que le séminaire existe. Ce n'est pas l'heure des loisirs". Il avait la pièce à mettre au trou, comme on dit, avec l’implacable argument de l’autorité. Puis quand je m’excusai de l’avoir dérangé en sortant tout penaud sur sa fin de non recevoir, il me rappela : « bien sûr que tu auras cinquante élèves à ta pièce, je voulais simplement voir si l’abbé Oudar m’a bien remplacé comme professeur de rhétorique ! »

A Houffalize
Changement de décor. Fin de l’année 2007, je le revis souvent, dans son bureau de la route de La Roche, interrompant la lecture de son bréviaire. Une fois, il me cita de mémoire plusieurs passages de La Physique d’Aristote. En grec, s’il vous plaît ! « Le temps est le nombre du mouvement selon l'antérieur et le postérieur ». Vas-y Nénesse ! Peut-être que quand je le rejoindrai dans l’éternité, hors du temps, je comprendrai le sens de cette phrase … en français.
Nous parlions des anciens du Séminaire, notamment à l’occasion des 200 ans de sa fondation. Ce ne fut pas sa dernière prestation publique : elle eut lieu, que je sache, lorsqu’il célébra la messe de l’Armistice, le 11 novembre, dans le chœur de Sainte-Catherine dont l’autel avait été adapté à son handicap. Il était fier d’être l’aumônier des Anciens Combattants. Et son homélie, qu’il annonça n’avoir pas préparée, fut une démonstration, comme d’habitude, de l’intégrité de ses facultés. Le lendemain, il m’avoua quand même, tirant sur sa pipe : "j’y avais réfléchi une partie de la nuit quand même…"
J’ai fondé, l’an passé, une petite association dite « humanitaire », en relation avec les activités de ma soeur Simone, dans le Maghreb. Il s’y intéressait beaucoup, fier d’être associé aux membres fondateurs, malgré son incapacité à rejoindre physiquement nos réunions. Il aimait beaucoup ma sœur Simone, se préoccupait de ses activités, l’encourageait du mieux qu’il pouvait, à chacun de ses retours à Houffalize.
Merci aussi pour Aslema, Monsieur le Chanoine. Ce soir, au Maghreb aussi on vous regrettera. Et si Aslema en arabe veut dire bonjour, je vous adresse un "bislema": au revoir, dans la paix!

René Dislaire.

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