"Par delà les Mille et une Nuits - Histoire des Orientalismes", au "Louvre-Lens", jusqu'au 20 Juillet

« L’Orient est devenu une préoccupation générale » (Victor Hugo/1829)
Assez surprenant pour une exposition temporaire du « Louvre-Lens », la première pièce exposée est prêtée par le « TreM.a » (« Musée provincial des Arts anciens du Namurois »). Ainsi, avant de découvrir les oeuvres nous venant, essentielllement, du « Musée du Louvre », nous admirons une orfèvrerie, créée par Hughes de Walcourt, plus connu sous le nom d’ Hugo d’Oignies (1178 ou 1187-1240) : une « Croix-reliquaire de la Sainte-Croix », dite « Croix byzantine » (vers 1216-1220, le pied datant d’après 1228), d’une hauteur de 56,3 cm, créée avec de l’argent, du cuivre, de l’or & des pierres précieuses.
Ainsi, si la définition de l’ « Orientalisme » annonce un courant artistique & littéraire occidental du XIXe siècle, au « Louvre-Lens », les « Orientalismes » commencent bien plus tôt, avec le frère Hugo d’Oignies, dès la fin du XIIe siècle, et se prolongent au XXIe siècle, avec les oeuvres d’artistes contemporains.
Profitant de la fermeture temporaire de la section « Arts de l’Islam », du « Musée du Louvre », pour rénovation, l’exposition « Par delà les Mille et une Nuits-Histoire des Orientalismes », accessible, à Lens, jusqu’au lundi 20 juillet, réunit quelques œuvres majeures du musée parisien.
A notre collègue Jean Poderos, pour « Connaissance des Arts », Annabelle Thénèze, directrice du « Louvre-Lens » & co-commissaire en chef de la présente exposition, déclara : « Pour la scénographie, nous avons fait appel à une scénographe de théâtre, Philipinne Ordinaire, et à Bertrand Houdin, directeur de création, tous accompagnés de Mathis Boucher, architecte-scénographe au « Louvre-Lens ». Ils ont imaginé une scénographie qui est une oeuvre d’art en soi, en prenant pour leitmotiv la grammaire ornementale d’Owen Jones, qu’ils ont transfigurée. Leur approche allie le spectacle vivant – très présent dans l’exposition, avec Molière, Rameau, l’opéra ou le cinéma – à une utilisation fine d’un répertoire de formes historiques. Par ailleurs, nous avons travaillé avec quatorze artistes contemporains : Abba Akbari, Kader Attia, Dalilla Dalléas Bouzar, Nezacet Ekici, Katia Kameli, Nicène Kossentini, Fatima Mazmouz, Sara Ouhaddou, Nazanin Pouyandeh, Zineb Sedira, Wael Shawky, Rayan Yasmineh, Nil Yalter et Amir Youssef. »
De son côté, Gwenaëllle Felllinger, conservatrice en chef des « Arts de l’Islam », au « Musée du Louvre » et co-commissaire en chef de la présente exposition confia ses conclusions : « Ce qui me semble important, c’est le partage large des collections. ces mille vies d’objets nous racontent nous-mêmes, entre débat, fascination et incompréhension. Nous offrons de la beauté et du savoir aux visiteuses et visiteurs. dans le contexte actuel de transparence des collections et d’études postcoloniales, nous fournissons des informations sur le temps long au public. On croise, ici, la grande Histoire, la petite histoire des légendes et l’histoire des regards de celles et ceux qui nous ont précédés. notre but, désormais, est d’avoir, en retour, le regard des visiteuses et visiteurs de l’exposition. »
La scénographie, particulièrement réussie, a été imaginée par Bertrand Oudin & Philippe Ordinaire, directeurs artistiques, issus du théâtre vivant, accompagnés de Mathis Boucher, architecte scénographe au « Louvre-Lens ». Conçue comme une oeuvre d’art en soi, elle prend pour leitmotiv la grammaire ornementale de l’artiste des arts décoratifs & architecte britannique Owen Jones (1809 -1874) – auteur de « La Grammaire de l’Ornement » -, comme source d’inspiration, l’approche alliant le spectacle vivant – très présent au sein de la présente exposition – à une utilisation fine d’une répertoire de formes historiques.
Si des costumes de scène nous sont présentés, tels ceux de « Séhérazade » et du « Bourgeois Gentilhomme », des marionnettes sont également présentes, de même qu’un court métrage du cinéaste parisien Georges Méliès (1861-1938).
Parmi les objets remarquables exposés, soulignons la présence du « Baptistère de Saint-Louis« , nommé ainsi depuis 1791, ce grand bassin mamelouk, finement décoré, ayant été utilisé, en 1606, à Fontainebleau, pour le baptême du dauphin Louis, futur Louis XIII, roi de France, de 1610 à1643. Incrusté d’or & d’argent, il fut réalisé, vers 1330-1340, sur le territoire de l’actuelle Syrie, avant de se retrouver, dès le XVe siècle, à Vincennes, dans dans le trésor de la Sainte-Chapelle, l’archéologue français Aubin-Louis Millin, l’ayant ainsi nommé dans son livre « Antiquités nationales », attribuant son arrivée en France au retour de la Croisade de Louis XIV, roi de France, de 1226 à 1270. Une dernière foi, il fut utilisé, en 1856, pour le baptême du fils de Napoléon III, empereur de France, de 1852 à 1870, alors que, dès 1792, il était entré dans les collections du « Musée du Louvre ».
Saluons, aussi, les présences du « Lion, dit de Monzon », en alliage de cuivre coulé, à décor gravé (Espagne/fin du Xe siècle ou début du XIe) ; de l’ « Olifant », dit « Cor de Roland », en ivoire sculpté (Egypte ou Italie/11è siècle) ; du « Verre dit de Charlemagne », à décor émaillé & doré (Syrie/XIIIe siècle), avec sa monture en cuivre doré (France/ /XIIIe ou XIVe siècle) ; d’un « Albarelle à Tête de Turc », un pot de pharmacie, en céramique à pâte argileuse, avec un décor peint sur faïence (France/XVIIe siècle) ; une « Epinette à décor »
Remontons à l’ancêtre de Napoléon III (1808-1873), Napoléon Bonaparte (1769-1821), qui, futur empereur de France, ayant lancé, en 1798, la « Campagne d’Egypte », dans l’espoir de contrôler la Méditerranée, en contrôlant le commerce colonial des Anglais. De cette épopée, nous parvient un superbe harnachement de Mameluck, receuilli , au XVIIIe siècle, sur le champ de batailles.
Au sein de cette 7e salle, « De l’Alhambra au Caire : au Miroir de la Connaissance », nous trouvons, aussi, un « Vase alhambresque » (vers 1890), dû à Théodore Deck (1821-1891), alors que dans une petite salle annexe, nous pouvons écouter de la musique de compositeurs espagnols, de la fin du XIXe siècle, ainsi que du compositeur français Claude Debussy (1862-1918), l’opérette « La Belle de Cadix » (1945), de Luis Mariano (1914-1970) étant évoquée.
Avant de quitter cette salle, regardons une vidéo multidisciplinaire, intitulée « Apoléon » (France-Egypte/2023/15′), de l’artiste égyptien Amir Youssef (°1992), prêtée par « Le Fresnoy-Studio national des Arts Contemporains », à Tourcoing. Teinté d’humour & de poésie, ce court métrage nous propose une relecture critique de l’expédition d’Egypte (1798-1801), menée par Napoléon-Bonaparte, cette oeuvre nous dévoilant des figurines du « Musée de l’Armée », à Paris, des questions politiques interrogeant l’Histoire, le militarisme & la colonisation, étant posées, alors que, face au « Sphynx de Giseh », l’on s’interroge sur la perte de son nez.
Parmi les autres vidéos présentes au sein de cette exposition, soulignons la présence d’un extrait d’un court métrage de Georges Méliès (1861-1938), « Palais des Mille et Une Nuits » (1905), prêté au « Louvre-Lens », par la société « FPA France », ce film nous présentant voyage initiatique au temple du dieu Siva.
Dans la 8e salle, « Du Savant à l’Artiste : Destin d’Objets au XIXe siècle », outre un « Manteau d’Homme » (avant 1832), nous pouvons admirer une petite huile sur carton « Etude de Babouches » (1824-1825/aquarelle et mine de plomb sur papier/16,5 x 20,5 cm), d’ Eugène Delacroix (1798-1863), proche de « Femmes d’Alger dans leur Appartement » (1875-1876/74 x 73 cm), une huile sur toile d’après Eugène Delacroix, peinte par Henry Fontaine-Latour (1836-1904), deux oeuvres prêtées par le « Musée du Louvre ».
Un intéressant dialogue entre des artistes d’hier & d’aujourd’hui nous est proposé, comme ces accrochages, dans la 9e salle, de deux huiles sur toiles, l’une, « Odalisque à la Couleur rouge » (1924-1925), d’Henri Matisse (1869-1954) & l’autre, « Brune en Lucrèce » (2024), de Nanzanin Pouyandeh (°Téhéran/19), alors que, dans cette même 9e salle, nous trouvons une oeuvre de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867), « Tête de la grande Odalisque » (1814).
En 1888, se déroula la vente publique de la collection d’art d’Albert Goupil (1840-1884), dont nous trouvons quelques éléments au sein de la salle 10, celle d’un « Entrepreneur & Collectionneur : la fabrique du Goût en Orient », ce collectionneur français ayant accompagné, comme photographe, un groupe de peintres, lors d’un séjour en Espagne, au Proche-Orient et en Égypte, organisé par l’artiste français Jean-Léon Gérôme (1824-1904). Ainsi naquit son goût pour les objets d’art islamique, alors encore peu appréciés des collectionneurs européens.
Ayant ouvert, à Paris, une « Galerie orientale », au « Louvre-Lens », plusieurs de ses tapis iraniens, du XVIe siècle, sont exposés, de même que divers objets, tels un coffret en ivoire & argent niellé (Espagne/966-967) ou une aiguillière à décor côtelé & panse aplatie (Inde/1500-1600).
Ingénieur des mines, ami de Jean-Léon Gérôme & Albert Goupil, le baron Alphonse Delort de Gléon (1843-1899) vécut au Caire durant plus de vingt ans, ayant contribué aux travaux de modernisation urbanistique de la capitale égyptienne, où il fit construire deux maisons de « goût arabe », ayant participé à la création, en Haute Egypte de trois écoles de l’ « Alliance française », qu’il présida dans ce pays, alors qu’il fut le créateur & directeur de la « Compagnie des Eaux du Caire ». De retour à Paris, il fut chargé du « Commissariat général de l’Egypte », pour l’ « Exposition universelle & internationale de Paris », de 1889, qui accueillit plus de 28 millions de visiteuses & visiteurs, des éléments d’architecture & des objets d’art ayant été installés chez lui, notamment dans son « salon arabe », aménagé avec l’aide de l’architecte français Jules Bourguin (1838-1908), dont un agrandissement photographique géant, en noir et blanc (vers 1910-1912) est exposé, en salle 11, où nous découvrons quelques éléments de sa collection, qui fut léguée, en 1914, au « Musée du Louvre », des suites du décès de son épouse, Marie-Augustine-Angélina Delort de Gléon (1852-1911). Parmi ces éléments, notons la présence de « Vantaux de porte à décor de polygone étoilé » (Egypte/1285-1315), une « Couverture de couette », en toile de lin, avec fils de soie (Turquie/XVIIe siècle), & un « Vase aux pattes de lion », en alliage de cuivre, avec décor incrusté d’argent (Syrie/seconde moitié du XIIIe siècle).
Notons que « Par delà les Mille et une Nuit » possède un lien avec la Région des Hauts-de-France et la Belgique, Antoine Galland (1646-1715), né en Picardie, étant le traducteur des « Mille et Une Nuits », Henri-Matisse, originaire de Cateau-Cambrésis, ayant voyagé au Maroc, alors que l’aquarelliste & peintre bruxellois Jean-Baptiste Van Moer (1819-1884) est l’un des seuls artistes à avoir vécu à Constantinople (l’actuelle Istanbul), où il décéda.
Aussi, parmi les prêteurs, nous comptons « La Piscine-Musée d’art & d’Industrie André Diligent », à Roubaix, « Le Fresnoy-Studio national des Arts Contemporains », à Tourcoing, ou encore le « Musée des Arts et de l’Archéologie » , à Valenciennes, la Belgique n’étant pas oubliée, représentée par le « TreM.a-Musée provincial des Arts anciens du Namurois », à Namur.
A noter, également, que les artistes féminines ne sont pas oubliées au sein de ce projet scientifique & culturel du « Louvre-Lens », d’abord avec la figure de « Shéhérasade », icône féministe des « Mille et une Nuits », bien ancrée dans l’imaginaire collectif, ensuite avec l’artiste parisienne Sophie Gabriac (Sophie Allard/1804-1870), sans oublier l’accueil, dans la dernière salle, de trois artistes contemporaines, la peintre algérienne « Baya » (Fatma Haddad/ 1931-1998), la peintre marocaine Fatima Marmouz (°Casablanca/1974) & Zineb Sedira (°Paris/1963), photographe & réalisatrice vidéos franco-algérienne, fondatrice de « ARIA » (« Artist Residency In Algiers »), une résidence d’artistes, à Alger, primée, entre 2001 & 2011, au Canada, en France, au Mali & au Royaume-Uni.
Parmi ces oeuvres contemporaines, citons « Super Oum, Constellation Mères culturelles », une installation créée par Fatima Mazmouz, constituée d’un nombre – égal à son âge – de silhouettes de femmes arabes enceintes, découpées dans du tissu d’ameublement, cette artiste conceptuelle nous ayant confié, lors de la visite de presse, que ce travail est né à partir de son propre corps, selon une volonté de déconstruction, de dépossession, son corps enceint cessant d’être pleinement le sien, étant traversé, habité par l’autre.
Notons qu’en introduction à cette visite de presse, Gwenaëllle Felllinger souligna que le « Louvre-Lens », développant et poursuivant son projet d’un « Louvre en partage », place la relation aux publics au coeur de ses actions. Porté par une programmation innovante, largement plébiscitée, le « Louvre-Lens » enregistra, en 2025, 490 044 entrées, contre 401 000, en 2024, année qui compta trois mois de fermeture de sa « Galerie du Temps ».
Organisation : jusqu’au lundi 20 juillet, du mercredi au lundi, de 10h à 18h. Prix d’entrée : 11€ (6€, de 16 à 25 ans / 0€, pour les moins de 18 ans). Catalogue (Gwenaëlle Fellinger, Souraya Noujaim & Annabelle Teneze/« Editions RMN »/2026/306 p./19,5 x 27 cm): 39€. Magazine spécial « Connaissance des Arts » (Jean Poderos/« Editions « SFPA »/ 2026/42 p.) : 10€90. Contacts : 00.33.3/21.18.62.62 & reservation@louvtrelens.fr. Site web : https://www.louvrelens.fr/.
Animations :
– Conférences :
* « Orientalisme », par Gunilla Lapointe, le lundi 01 juin, à 18h. Prix d’accès : 6€.
* « Les Jardins de l’Alhambra », par Catherine Richarté–Manfredi, le samedi 06 juin, de 14h à 15h15. Prix d’accès : de 3 à 5€ (0€, aux moins de 18 ans).
– Musiques traditionnelles nomades : une mise en lumières de convergences de cultures, pour créer des ponts entre l’Orient & l’Occident, avec des musiciens & 4 chanteuses interprétant des répertoires algériens, arméniens, espagnols, grecs & kurdes, le samedi 06 juin, de 18h à 19h30. Prix d’accès : de 5 à 14€.
– Ciné-Concert : projection de « Azur & Asmar » (Michel Ocelot/France-Belgique-Espagne/animation/2006/99’/ recommandé dès 6 ans), accompagnée par l’ « Orchestre de Picardie », une histoire d’amitié & de féerie abolisant les différences, le dimanche 07 juin, de 18h à 19h40. Prix d’accès : de 5 à 10€.
Soulignons que le réalisateur français Michel Ocelot (°Villefranche-sur-Mer/1943), fait, en 2009, « Chevalier de la Légion d’Honneur », obtint de nombreux Prix, dont, à Paris, 2 « César » – « du meilleur Court Métrage d’Animation » , en 1983, pour « La Légende du pauvre Bossu », & « du meilleur Film d’Animation », en 2019, pour « Dilili à Paris » – ; et à Londres, le « BAFTA du meilleur Film d’Animation », en 1981, pour « Les trois Inventeurs ». En outre , pour l’ensemble se son oeuvre, il reçut, en 2008, le « Prix Klingsor » de la « Biennale d’Animation de Bratislava », &, en 2022, le « Cristal d’Honneur » du « Festival international du Film d’Animation d’Annecy ».
Mais encore :
Profitons de notre présence au « Louvre-Lens », pour (re)découvrir la « Galerie du Temps » – 3 000 m2/120 m de longueur/présentant plus de 200 oeuvres, de 3 500 avant notre ère jusqu’au XIXe siècle – au bout de laquelle, nous arrivons au « Pavillon de Verre », où nous pouvons assister, gratuitement, à la projection, en boucle, sur un immense écran, du court métrage « Sarcophage aux Amours ivres » (Johana Hadjithomas & Khalil Joreige/Liban/ 2024/8′), tourné au « Musée national de Beyrouth ».
En guise de message d’espoir, ce musée reste ouvert, malgré les fréquentes coupures d’électricité. Ainsi, sur l’écran , nous voyons les visiteuses & visiteurs (re)découvrant les oeuvres d’art sous les faisceaux de la lumière tremblante de leurs téléphones portables, ce film se terminant par une vue sur le « Sarcophage aux Amours ivres » ainsi faiblement éclairé.
Artiste & curateur indépendant, Taddeo Reinhardt écrit : « Les volumes sont perçus sous un jour nouveau, les images se déforment, se décuplent, une étrange atmosphère s’installe, quelque chose de l’ordre de la science-fiction. Cet inattendu dialogue entre chaque individu et les traces de civilisations passées leur découvre une intimité, un commun, alors que le cours normal des choses se trouve perturbé par la réalité politique et l’effondrement économique d’un pays. »
Par ailleurs, jusqu’au lundi 07 décembre, le « Louvre-Lens » présente, au sous-sol, dans son « Espace Mezzanine » , une exposition gratuite, consacrée aux « Chefs-d’Oeuvres de la Comédie-Française ».
Prochaine exposition, accessible du mercredi 23 septembre 2026 jusqu’au lundi 18 janvier 2027 : « Trop mignon ! l’Art du Bonheur ».
Yves Calbert.



















